Marguerite Waknine

  • Sans doute aurait-on bien des di!cultés à mesurer précisément combien l'oeuvre de Proust en son entier est imprégnée de références plus ou moins explicites à la peinture. On peut même avancer qu'À la recherche du temps perdu, cette cathédrale de prose, est une architecture dont l'une des principales clefs de voûte est constituée d'une immense métaphore filée dont le thème est très précisément l'art pictural. Pour s'en convaincre, il suffirait déjà d'en consulter l'index pour bientôt balancer entre Poussin, Giotto, Velasquez et Carrache, Leonard de Vinci, Botticelli, Rubens, Renoir et Giorgione, pour ne citer que ces seuls noms parmi la longue cohorte des autres qui s'y déploie. On y découvrirait aussi, bien sûr, les quatres noms qui nous retiennent ici : Monet, Moreau, Rembrandt, Watteau.
    Ces quatre noms renvoient à quatre textes de Marcel Proust qui font partie d'un large ensemble destiné à la presse ou aux revues, et sur lesquels, souvent, les spécialistes peinent à déterminer précisément une date quant à leurs rédactions. Il s'agit toutefois de quatre petits joyaux peu connus du public, que certains décriraient comme des sortes d'articles, quand d'autres leur préfèreraient sûrement le titre d'essais ou de fragments. Quoi qu'il en soit, chaque lecteur y trouvera, dans ce style si caractéristique de l'écriture de Marcel Proust, toute l'esthétique et toute la sensibilité de leur auteur, qui sont ici comme des invitations précieuses et rares à nous faire pénétrer dans l'univers ou le monde propre de chacun de ces quatre artistes.

  • Est-il encore besoin de présenter les sieurs Schwob et Proust ? Assurément, non. Leurs oeuvres comptent parmi les plus brillantes et les plus admirables. Parmi les mille et mille de pages que ces deux immenses auteurs ont pu noircir, il en est quelques-unes qui les rapprochent, du moins quant à leur thème. Il s'agit du livre. De cet étrange objet, devenu bien banal, bien qu'il demeure, comme un écrin, le confident des plus brûlants secrets. Que renferme donc un livre ?
    Pour se frotter à ce mystère, il suffira déjà, quelques moments, de contempler dans le cahier d'images accompagnant les textes de Marcel Schwob et Proust, tous ces visages penchés sur leurs livres comme s'ils se trouvaient au-dessus de miroirs. Miroirs ? Ou bien peut-être peut-il s'agir de puits, d'océans ou de ciels.
    Il sera donc ici question du livre effectivement, et plus précisément encore de la lecture entendue comme la plus troublante et la plus féconde des intimités : ce monde clos, silencieux, univers de retrait qui sans doute invite à la découverte des horizons les plus précieux, à la manière de longs replis qui se feraient accueils, ouvertures, comme si le livre que l'on parcourt, dans lequel on se jette ou tombe, auquel on se donne corps et âme, auquel on se livre, pouvait creuser de mystérieux passages vers la révélation de territoires profondément insoupçonnés et parfaitement insoupçonnables, et répondre secrètement à l'appel prodigieux des plus vives aventures et conduire au ravissement des grands transports.

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