Emmanuel Perrodin

  • Il n'y a qu'une Bouillabaisse, même si il existe des bouillabaisses. En donner une recette c'est prendre le risque de froisser les mânes marseillaises et provençales. Raymond Oliver en fit l'amer expérience et Marius Morard dont l'héritage culinaire était promis à l'immortalité, finit par sombrer dans l'oubli pour avoir révéler que son secret, fada, c'était de lier le bouillon au beurre. Où il sera question de l'opportunité de la pomme de terre et des langoustes, du fenouil ou du persil, et bien sûr de la rouille. Pour tout dire, la Bouillabaisse ce n'est pas une recette.
    C'est un pacte entre la Nature, l'Homme et l'Histoire. Bien loin de toute charte, elle est vivante et pour tout dire elle doit avoir « le parfum de la rose des vents » (Raymond Dumay). Et si Marseille en est devenue le creuset, c'est parce qu'elle est une « bouillabaisse de ville, sans entrave, passionnée et vivante ». (Julia Child)

  • On ne cuisine, ni ne mange jamais innocemment. Quand vient l'heure du comté, je pense à mon frère Michel qui, tous les jours, accompagne ses montbéliardes quelque part aux confins du Jura et de la Bresse, dans le petit village de notre enfance, le Val d'Epy. Il y fait vivre ce que la tradition et l'héritage peuvent avoir de plus stimulant ; ici la fraternité jamais éteinte du Comté. C'est qu'il a une longue et belle histoire ce fromage. Voilà près de neuf siècles, des hommes et des femmes ont décidé de faire fructifier, en commun, le lait de leurs troupeaux pour moins subir la rudesse des longs hivers. Le système coopératif qu'ils ont alors imaginé, organisé en fruitières, est aujourd'hui plus vigoureux que jamais. Chaque fois que vient l'heure du comté, je me retrouve envahi d'odeurs d'étable au moment de la traite, aussitôt entouré d'une atmosphère de beurre et de petit lait.

  • Bienvenue dans la famille des échinodermes, celle de l'oursin. Cette tribu étonnante dont les animaux sont dépourvus de sens. Pour l'étoile de mer comme l'oursin, cherchez donc à différencier l'avant de l'arrière... L'oursin violet, le plus renommé, est présent sur toutes nos côtes. C'est même le plus courant en Méditerranée, tandis qu'en Atlantique et en Manche, on trouve l'oursin globuleux, présent surtout en Bretagne. Il s'agit à présent de les pêcher, en des périodes et quantités réglementées, sous peine de voir l'espèce disparaître. C'est une pêche de temps froid, généralement autorisée de novembre à mars en Méditerranée, et de mi-octobre à mi-avril en Atlantique, il est indispensable de se renseigner sur les particularités locales.

  • Paysages naturels, monuments historiques, espaces culturels, sites industriels, domaines agricoles ou viticoles : pendant tout le mois de juillet 2019, sur l'ensemble du territoire provençal, le cuisinier nomade Emmanuel Perrodin a orchestré seize banquets dans presque autant de lieux détournés de leur vocation originelle.
    L'objectif de ces dîners insolites, conçus comme une performance artistique mise en oeuvre avec la complicité des Grandes Tables de la Friche et de Marie-Josée Ordener : ébaucher en mets et en mots un récit contemporain de la cuisine provençale.
    De la digue du large à Marseille aux restanques du Cap Rousset sur la Côte Bleue, en passant par le domaine du Paternel à Cassis, le château de Tarascon, les Carrières de Lumière des Baux-de-Provence, le Musée de la Mine de Gréasque, l'ascenseur à bateau de La Ciotat ou le parc ornithologique de Pont-de-Gau, plusieurs chefs (Dimitri Droisneau, Nadia Sammut, Lionel Levy, David Mijoba, Kohei Ohata, Mathias Dandine...) ont été invités à coécrire, soir après soir et sous le regard de la photographe Caroline Dutrey, les chapitres de cette narration amarrée à la table méditerranéenne en tant que patrimoine vivant.

  • La langue Nouv.

    Ah ça, on les convoque les souvenirs d'enfance quand on parle de cuisine. Et là, c'est certain la langue y occupe une place privilégiée. Mais pas au panthéon. La langue c'est souvent avant tout, des souvenirs de cantines, de ceux qui impriment pour longtemps une mémoire du dégout. Tiens, il y a presque quelques chose d'initiatique dans la réapropriation de cet organe, du palais de l'enfant à celui de l'adulte. Ce n'est rien, il est à la fois essentiel au goût et à la parole. Alors vous verrez, il fallait être au moins deux pour vous raconter cette histoire. On remontera au déluge et on filera de Lisieux à Hanoï, en passant par Kfar Masaryk. Un compagnonnage sensible.

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