Patrick Taïeb

  • L'histoire de la musique identifie si profondément la période dite « classique » à Haydn, Mozart et Beethoven que la musique française entre la fin du baroque (Rameau) et le début du romantisme (Berlioz) paraît suivre le mouvement européen sans parvenir au niveau qualitatif des trois viennois. La comparaison entre des chefs-d'oeuvre bien connus à la fois par le concert et par le disque, et une production lyrique française ignorée de la discographie contemporaine n'est pas la méthode la plus adaptée pour évaluer l'intérêt ou comprendre la force d'un art dramatique d'une richesse insoupçonnée. L'étude de plusieurs centaines d'ouvertures d'opéra composées entre 1760 et 1815 révèle une production française reposant sur une esthétique spécifique qui se caractérise par la confiance dans la capacité de la musique instrumentale à annoncer un drame lyrique dans tous ses aspects (littéraire, visuel, poétique). En s'intéressant aux discours théoriques et à la critique, aux procédés dramatiques imaginés par les librettistes et les compositeurs, au style et au statut des ouvertures qui, pendant la Révolution, s'imposent comme un répertoire symphonique national, cette étude attire l'attention sur des ouvrages de Philidor, Monsigny, Cherubini et Méhul, qui ont servi de socle esthétique au théâtre lyrique français et européen du XIXe siècle. Elle invite aussi à revoir en profondeur l'historiographie relative à ce genre en tenant compte de l'esthétique particulière de l'opéra français de la fin du XVIIIe siècle.

  • Le musée de Bordeaux est une société savante éclectique plaçant son activité sous la devise éloquente de «Liberté, égalité». Réunissant un ensemble de notables principalement issus du négoce et porteurs de pratiques sociales et d'idéaux pré-révolutionnaires, elle se distingue par la réunion des sciences, de la peinture, de la littérature, de la musique et par des enseignements multiples, ainsi que dans l'attention portée aux sourds-muets dans l'esprit de l'abbé de l'Épée. Mais c'est principalement l'activité musicale qui est étudiée ici en détail, grâce à la richesse extraordinaire du manuscrit 829 de la bibliothèque municipale de Bordeaux qui comporte un ensemble archivistique unique pour une société de concert à la fin de l'Ancien Régime. Les neuf contributions d'historiens et de musicologues analysent le fonctionnement interne du musée d'un point social et économique, et les relations que la société entretient avec la ville et avec la vie musicale nationale. Les programmes musicaux des quarante séances publiques organisées entre 1783 et 1792 sont présentées en annexe et permettent de connaître dans le détail les choix musicaux des auditeurs qui revendiquent délibérément leur inscription dans la «révolution» musicale opéré par Gluck au début du règne de Louis XVI. L'orchestre du musée, composé d'amateurs et de professionnels, pratique un répertoire contemporain composé des symphonies de Haydn, des opéras français les plus récents, et de pièces lyriques et concertantes cosmopolites.

  • Cet ouvrage n'a pas tant pour but de se pencher une fois de plus sur les oeuvres de Mozart en tant que telles que de poser un problème nouveau : de son vivant et dans les années qui suivirent sa mort, « quel Mozart » a-t-on connu ? Quelle image du compositeur a peu à peu émergé ? Comment, concrètement, s'est formé « notre » Mozart ?

    Peut-on tenter d'esquisser à grands traits ce que fut la réception de Mozart en France, jusque vers 1830 ? Il apparaît clairement que, dans les quelque vingt premières années du xixe siècle, celle-ci accède à une dimension nouvelle, dont témoignent tant les programmes de concert que l'activité des éditeurs de musique : le passé s'introduit dans l'écoute et la pratique de la musique. Bénéficiaire de cette mutation capitale, la musique de Mozart en est aussi le moteur.

    Cependant, en ce qui concerne Mozart, le véritable changement a déjà commencé quelques années auparavant. 1801 marque un « tournant décisif », avec trois événements d'une importance capitale : la première représentation des Mystères d'Isis, l'installation à Paris d'une troupe allemande qui donne Die Entführung aus dem Serail en langue originale et enfin la publication des premières biographies de Mozart en français (Winckler, Cramer). Celles-ci jouent un rôle essentiel dans la formation du « mythe Mozart » : nourri d'« anecdotes miraculeuses », celui-ci mettra en valeur tant « l'enfant prodige » qu'une nouvelle conception du « génie ».

  • C'est un art tout jeune... de quatre siècles. Il se chante, il se joue, il se danse; il émeut, il amuse, il enchante... C'est l'opéra. Monteverdi lui a donné son certificat de naissance et, depuis, il se promène de l'Italie à l'Allemagne, de la France à l'Angleterre, de la Russie aux États-Unis. Il est universel. Et pas réservé à une élite qui aurait l'oreille absolue, non, car il parle à tous ceux qui savent écouter. Si vous faites partie de ceux-là, vous allez (re)trouver avec bonheur vingt-cinq hit opératiques présentés sous des jours inattendus et passionnants, vous découvrirez des éclats de vie des vingt-cinq compositeurs choisis, les relations qu'entretiennent leurs oeuvres avec la littérature, les chanteurs qui ont marqué leur partition. Et vous verrez à quel point les scènes actuelles savent rendre la vitalité de ces ouvrages lyriques. Au fait, c'est Bernstein et West Side Story qui ferment le ban : l'opéra, ça swingue. Dans ces 25 découvertes. L'extrait du livret. Un premier temps, "Tendre l'oreille", qui décrit ce qu'on entend pour guider une première écoute. Un parcours historique et culturel autour du musicien et de son oeuvre. Des mises en scène modernes ou historiques. Et pour écouter les morceaux, rendez-vous sur www.musiclassics.com

  • Expression d'une nouvelle manière de concevoir la musique, dont les fondements se situent au xviie siècle et le point de maturité au tournant des xviiie et xixe siècles, le «concert» est à la fois le médium d'une pensée esthétique moderne, la conséquence d'une évolution socio-économique du monde musical et l'enjeu de politiques artistiques pouvant être observées aussi bien à l'échelle d'une ville que d'un continent. Devenant aujourd'hui l'objet d'études esthétiques, historiques, sociales, urbaines ou économiques, le concert reste cependant souvent abordé par les chercheurs uniquement avec l'aide de méthodes et de sources propres à leur discipline. L'objectif de ces Archives du concert est ainsi de présenter certaines sources encore inédites et de fournir des outils d'analyse pluridisciplinaires pour les aborder.
    /> La première partie de cet ouvrage est consacrée au concert du xviiie siècle. La seconde partie est dédiée au «droit des pauvres», taxe sur les spectacles en faveur de l'Assistance publique imposée par une loi en date du 7 frimaire an V.
    Docteur en histoire à l'École des hautes études en sciences sociales (Paris), Étienne Jardin est responsable scientifique des publications et des colloques au Palazzetto Bru Zane - Centre de musique romantique française, il est également cofondateur et actuellement directeur de publication de la revue électronique Transposition. Musique et sciences sociales.

  • Fruit d'une longue maturation, Le Neveu de Rameau, dont le véritable titre est Satire seconde, est une méditation tonitruante sur l'art et la morale. En choisissant de placer un musicien sans le sou (le Neveu de Rameau) au centre de son dialogue, Diderot semble avoir voulu réunir dans une même figure la sensibilité artistique et l'abjection consentie. De plus, le talent de pantomime qu'il prête à son personnage autorise un glissement du sens propre au sens figuré, car les corps expriment aussi les rapports sociaux : de l'indigent au roi, en passant par les petits abbés, les financiers et les courtisanes, chacun danse "la pantomime des gueux".
    C'est justement parce que les corps expriment la condition des individus que le théâtre et la musique, définis comme des imitations, doivent privilégier la gestuelle et les accents. Tout est lié aux yeux du philosophe. Si la musique et l'art de la pantomime sont omniprésents dans ce texte, cela n'est pas sans rapport avec les importantes mutations que connaissent les arts de la scène dans la seconde partie du XVIIIe siècle.
    Le dialogue de Diderot y fait écho de diverses manières. Pour apprécier toute la richesse de cette oeuvre, il faut donc se tourner vers l'histoire totale des pratiques scéniques, celles des comédiens, des chanteurs et des danseurs.

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