Christian Bourgois

  • Entre un nom de fleur et le mint julep (cocktail du Sud à base de bourbon et de feuilles de menthe), Julip est " une banque de sang dans un univers d'hémophiles ".
    A Key West, la vitalité de cette belle plante attire irrésistiblement trois hommes mûrs, dont un écrivain qui ressemble beaucoup à Jim Harrison... Dans l'Homme aux deux cents grammes, le lecteur retrouvera Chien Brun, ses frasques, sa rouerie et ses démêlés tragi-comiques avec les habitants du Nord-Michigan. Troisième récit, le Dolorosa beige a pour cadre les montagnes de l'Arizona où Phillip Caulkins se remet d'une dépression consécutive à son expulsion de l'université pour comportement " politiquement incorrect ".
    L'auteur de Légendes d'automne et de Dalva, ici au mieux de sa veine picaresque et rabelaisienne, déborde de saines colères et exalte le grand paysage américain ou la nature sauvage avec un sens de l'image qui appartient d'ordinaire au seul cinéma.

  • Voici un bref et parfait roman en forme de biographie d'un certain Robert Grainier, travailleur pauvre
    de l'Ouest américain au début du XXè siècle. Cette fiction est un compact condensé de toutes les
    obsessions de Denis Johnson : les états limites, les frontières psychiques, le deuil impossible, la
    frange qui sépare le connu de l'inconnu, le chien du loup, l'homme de l'animal, le grand chantier
    américain entre le monde naturel et la société humaine, la ligne si mince entre la vertu et le mal, à
    chaque page présente dans ce texte formidablement bizarre, curieusement baudelairien, dont la
    concision relève souvent du registre poétique.
    Choisissant cette fois les oripeaux de la biographie, énième déguisement de l'écrivain caméléon dont
    la personnalité semble muter comme un virus à chaque nouveau livre, Denis Johnson poursuit
    néanmoins ici son exploration obstinée de la part irrationnelle de ce qu'on peut appeler le « potentiel
    humain ». Le classicisme ciselé de l'écriture de Johnson est un leurre, tout comme le mythe de la
    personnalité : chaque bref chapitre fait voler en éclats ce qui pourrait brièvement passer comme le
    centre de cette fiction ? les tribulations d'un Robert Grainier diaphane et pourtant passionné par la
    construction des ponts de chemin de fer à laquelle in participe comme simple ouvrier ; ou bien le
    deuil qu'il ne parvient pas à faire de son épouse Gladys et de leur petite fille Kate, disparues dans
    l'incendie de la vallée de Moeya, au nord de l'Idaho, où ils vivaient dans la solitude d'une immense
    forêt ; ou encore les rapports terrifiants, fantastiques, qu'il entretient avec les loups : la petite Kate
    serait-elle devenue une fille-louve ? Les loups peuvent-ils domestiquer un humain oe

  • Après Dalva et La Route du retour, Jim Harrison livre ici son grand roman sur le Michigan, une région qui représente à ses yeux ce que le Sud des États -Unis incarnait jadis pour Faulkner : non pas un simple décor, mais la prégnance d'un lieu aimé, un territoire habité voire hanté par l'Histoire. Car c'est pour régler de vieux comptes avec sa famille riche, compromise depuis trois générations dans l'exploitation forestière éhontée du Michigan, que David Burkett décide de s'exiler dans un chalet de la Péninsule Nord. Son père est une sorte d'obsédé sexuel, un prédateur qui s'attaque à de toutes jeunes filles, tandis que sa mère se réfugie dans l'alcool et les médicaments.
    Au cours de son passage à l'âge adulte car il s'agit bel et bien d'un roman d'éducation contemporain.
    David, le narrateur du roman, fera la connaissance d'un inoubliable triumvirat de jeunes femmes : Riva la Noire qui a décidé de consacrer sa vie aux enfants miséreux, Vernice la poétesse affranchie des conventions, et Vera, la jeune Mexicaine violée par le père de David alors que le jeune homme en était amoureux. De Marquette à Veracruz est ainsi le roman de la haine du fils contre le père, le récit d'une vengeance (vieux thème harrisonien
    déjà présent dans Légendes d'automne) : deux décennies d'études permettront à David de mieux comprendre la rapacité de ses ancêtres paternels, leur destruction planifiée d'immenses régions aux seules fins du profit immédiat, leur indifférence hautaine envers leurs ouvriers ainsi que les populations indiennes locales, sans parler de leur conception de la nature uniquement envisagée sous l'angle de la cupidité. Mais peut-on vivre
    aussi longtemps dans la haine de son père ? David, aidé par ses amoureuses, finira par comprendre que, pour exister en tant qu'être humain et tout simplement ne pas se suicider, il doit s'affranchir de son ressentiment,
    tenter de trouver une autonomie incarnée par Clarence le jardinier de sa mère, ou par Jesse, l'homme à tout faire de son père, de son vrai prénom Jesus, originaire de Veracruz, où se déroulent plusieurs chapitres du roman, dont le dernier - qui constitue aussi la première page du livre : le père aux mains coupées et au visage tuméfié erre en barque avec son fils dans le golfe du Mexique. David pousse doucement à l'eau son père consentant.
    Roman d'une tragédie familiale inscrite sur plusieurs générations, roman de la trahison et de la foi en la vie, de la joie et de la souffrance, roman où la sexualité la plus allègre côtoie en permanence la mort et la violence la plus crue, roman tourmenté, écrit « face aux ténèbres », De Marquette à Veracruz est sans doute le livre le plus ambitieux et le plus admirable de Jim Harrison : comme dans Dalva, il y brasse l'histoire de l'Amérique depuis le début du dix-neuvième siècle, dénonçant avec des accents cinglants de colère l'exploitation systématique de la nature, le mépris des pauvres, l'obsession de l'argent comme étant des malédictions typiquement américaines. Mais c'est aussi un extraordinaire chant d'amour adressé à la beauté du Michigan, de
    l'Amérique tout entière, du Mexique et à l'irrésistible séduction des femmes.
    De Marquette à Veracruz devrait rencontrer un grand succès auprès de tous les lecteurs, non seulement de Harrison, mais aussi de littérature en général. Car il s'agit à mes yeux d'un des romans les plus marquants de ce début de siècle.

  • Un samedi, en fin d'après-midi, au début de l'automne... Rachel raconte à son fils Thomas l'étrange apparition sur son seuil de Rowland Vanderlinden qui prétend n'être autre que son mari. Le premier Rowland Vanderlinden, anthropologue de son état, s'est volatilisé sans la moindre explication et voilà que Rachel accepte d'aimer le second sans lui poser de questions ni jamais chercher à savoir qui il est en réalité. Au seuil de sa vie, elle confie à Thomas la tâche de lui ramener le premier Rowland, unique clef de l'énigme qui lui permettra enfin de connaître les raisons de sa disparition et la véritable identité de l'imposteur qu'elle a tant aimé.
    La quête de Thomas l'entraîne à l'autre bout du monde sur une île du Pacifique où il retrouve les traces de l'anthropologue qui déroule peu à peu le récit de ses tribulations recrue forcée d'un monastère tibétain, bibliothécaire d'un Maharajah, explorateur dans la Cordillère des Andes, chercheur en Afrique, passager à bord d'un cargo maudit... A mesure que les récits s'emboîtent, s'enchaînent indéfiniment, parcourant tous les registres, de l'horreur au comique, du fantastique au romantique, du tragique au grotesque, la frontière entre réalité et fiction s'estompe et c'est au tour du narrateur, un écrivain en panne d'inspiration qui recueille les confidences de Thomas, d'être prise dans l'abîme vertigineux de l'histoire et renvoyé à ses propres questionnements sur la nature du récit et la place qu'il revêt dans notre vie.

  • Dans son deuxième roman, l'auteur d'Eureka Street décrit avec une concision clinique les derniers jours d'un vieil homme, Manfred, qui souffre d'un certain nombre de douleurs : physiques - qu'il refuse de confier aux médecins et dont McLiam Wilson évoque les effets avec une minutie extraordinaire -, morales, liées au souvenir de la Seconde Guerre mondiale et à son mariage avec Emma, une rescapée des camps de la mort.
    C'est dans les rapports entre Emma et Manfred que se noue le roman : pourquoi un mari bat-il sa femme bien-aimée ? Le sait-il seulement ? Pourquoi, vingt ans après leur séparation, les deux époux (ils n'ont pas divorcé) continuent-ils de se voir chaque mois sur un banc de Hyde Park, à Londres ? Pourquoi Manfred n'a-t-il pas le droit de regarder le visage de sa femme ? McLiam Wilson nous fait partager les tourments, les joies et les indignations d'une fin de partie parfois beckettienne, où le tragique et le burlesque s'entremêlent en un savant dosage.
    Et personne, sinon Dickens, ne décrit avec autant d'amour un Londres fuligineux, détrempé ou mouillé de bruine, ses soleils brouillés, son pavé luisant de pluie, les fastes de certains crépuscules et l'ennui gris de l'aube.

  • Quatrième de couverture L'auteur de Ripley Bogle nous entraîne à Belfast, sa ville natale, pour un roman foisonnant, à la fois tragique et hilarant. Qu'a donc trouvé Chuckie Lurgan, gros protestant picoleur et pauvre, qui à trente ans vit toujours avec sa mère dans une maisonnette d'Eureka Street ? Une célébrité cocasse et quelques astuces légales mais immorales pour devenir riche. Que cherche donc son ami catholique Jake Jackson, orphelin mélancolique, ancien dur et coeur d'artichaut ? Le moyen de survivre et d'aimer dans une ville livrée à la violence terroriste aveugle. Et qu'a donc trouvé Peggy, la mère quinquagénaire de Chuckie ? Le bonheur, tout simplement, grâce à une forme d'amour prohibée, donc scandaleuse dans son quartier protestant. Et, pendant ce temps-là, un inconnu couvre les murs de Belfast d'un mystérieux graffiti : OTG, écrit-il, OTG.

  • Essai-journal sur les « dépossédés » de Londres, Glasgow et Belfast publié en 1990 en Angleterre, ce livre témoigne des souffrances engendrées par la pauvreté. Robert McLiam Wilson affirme très vite qu'il a entrepris ce livre pour se débarrasser des idées reçues sur la pauvreté et pour battre en brèche la politique thatchérienne et ses effets catastrophiques sur ce que l'on appelle pudiquement « les classes défavorisées » anglaises à la fin des années 80 et au début des années 90. Construit en trois parties (une par ville) et écrit à la première personne, ce livre décrit une succession de rencontres dans des centres d'hébergement ou d'accueil ou des cités habitées par les «dépossédés». Ces rencontres donnent lieu aux réflexions de Robert McLiam Wilson qui a lui aussi fait cette expérience de la misère. D'ailleurs il ne prétend à aucune objectivité : il adopte l'attitude du « nouveau journaliste » à l'américaine où le point de vue subjectif est toujours revendiqué. Robert McLiam Wilson démonte l'un après l'autre tous les préjugés « moraux » qui s'attachent aux « pauvres » et critique l'aspect mensonger et anesthésiant des statistiques. Les nouveaux barèmes mis en place par les économistes thatchériens sont un écran de fumée fallacieux, conçus pour faire croire à une baisse de la pauvreté alors que cette dernière n'a fait qu'augmenter au Royaume -Uni pendant l'ère Thatcher. Mieux, les chiffres ont en eux-mêmes un côté déshumanisant, rassurant, abstrait qui permet d'oublier la réalité brutale de la pauvreté que McLiam Wilson s'attache à décrire avec compassion, humanité, intelligence.
    Si aucune conclusion ni aucune découverte majeure d'ordre sociologique ou autre ne conclut ce livre, toutes les idées et les théories reçues sont passées à la corbeille : la déconstruction est souvent source de mélancolie. Mais la colère de l'auteur devant la théorie thatchérienne du « trickling down » est tout sauf mélancolique. Cette théorie particulièrement cynique affirmait contre toute évidence que la richesse des très riches finirait bien par rejaillir, magiquement et au bout d'un temps indéterminé, sur les pauvres et les très pauvres. La réalité a prouvé le contraire : les riches se sont enrichis sous Thatcher, les pauvres appauvris. Cet essai a en plus le mérite d'éclairer le personnage de Robert McLiam Wilson. On pourrait presque y lire un fascinant autoportrait involontaire, donné en sus, en contrebande, derrière une enquête minutieuse et éreintante qui met à nu les conditions matérielles de la misère.

  • Ce livre est construit comme une gigantesque enquête policière menée de front par les services de la police d'Atlanta, le FBI, une cellule de crise, des journalistes, des enquêteurs privés et surtout par les parents de Sonny qui, doutant de l'efficacité et de la volonté de réussir de la police officielle(Atlanta, capitale du Sud ne veut pas entendre parler d'un tueur en série qui kidnappe les jeunes Noirs pour les torturer, les soumettre à divers sévices sexuels, les tuer et abandonner leur cadavre dans une multitude de lieux improbables), mènent donc leurs propres investigations. L'auteur décrit dans le détail cette Amérique du début des années 80, dans le Sud, à Atlanta, du point de vue des Noirs et plus précisément des femmes noires, mais sans négliger ni le monde blanc ni le machisme des Noirs, ni les univers imbriqués des médias, de la politique, de la finance, de la police, des activistes noirs et de l'extrême droite blanche. A travers le portrait d'un drame humain- Sonny un jeune noir âgé de douze ans, disparaît brusquement sans laisse de trace-, il s'agit de brosser la grande fresque de la société américaine, telle que d'innombrables écrivains américains ont rêvé de le faire, même si les réussites se comptent sur les doigts des deux mains. Ce livre est le dernier écrit par l'auteur. Il paraît de manière posthume en 1999, cinq ans après la mort de cette dernière. Toni Morrison s'est chargée de la préparation de l'édition. L'auteur a travaillé sur ce roman car elle jugeait que "l'histoire du monde resterait incomplète si ce livre n'était pas publié".

  • Un homme est dans une cabine publique, il parle à une femme, elle est peut-être enceinte, elle vit loin, dans une autre ville, elle s'appelle Gloria et il n'est pas certain qu'elle revienne - de toute façon, la cabine téléphonique ne marche plus et celui qui parle ainsi dans le vide sait que pour récupérer Gloria il lui faudra "visiter" les prostituées qui hantent le Tenderloin, ce quartier chaud de San Francisco.
    Au fil des jours, Jimmy va donc piller l'âme et le corps des putains pour faire revivre une femme. Mèches de cheveux, regards, attitudes, sexes, souvenirs : morceaux par morceaux, un étrange puzzle féminin prend corps. Gloria est-elle un amour d'enfance de Jimmy ou une prostituée avec laquelle il a eu une liaison ? Peu importe, finalement, puisque pour exister et prendre corps, Gloria doit renaître des cendres humaines dispersées en chacune des âmes perdues de Tenderloin.
    Poème lyrique de la rue, Des putes pour Gloria est aussi un voyage extraordinaire au pays du désespoir, la quête d'une impossible rédemption, dans la tradition du Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr. et des chansons de Lou Reed.

  • Au present

    Annie Dillard

    Face au chaos, à l'énigme du monde, au présent est une interrogation en forme d'éclatement, où s'entrecroisent des fragments de récits autobiographiques, de chroniques et de lectures, des réflexions philosophiques et théologiques, des descriptions de la nature ou encore des statistiques.
    Cette tentative de décryptage se déploie au travers de thèmes récurrents repris tout au long des sept chapitres comme autant de champs d'exploration.
    La grâce rivalise avec l'horreur, le mysticisme se mêle aux nombres, l'individu affronte la multitude, les vivants marchent sur la tête des morts. en un subtil télescopage du passé et du présent, annie dillard crée une chambre d'écho où les questions se répercutent et s'amplifient peu à peu : quelle est la place de l'individu au sein de la multitude ? que sommes-nous au regard de l'éternité ? dieu est-il à l'origine du mal ? comment vivre ? a ces questions irrésolues répond la compassion de l'auteur qui de la détresse et du mystère du monde fait jaillir des fragments d'épiphanie.

  • Des anges

    Denis Johnson

    Aux yeux des Américains, l'homme qui fuit la société est souvent un héros.
    Ses appétits de liberté et de grands espaces les font rêver. Mais il arrive aussi que le rêve tourne mal, qu'il devienne cauchemar. Ainsi Jamie Mays et Bill Houston vont-ils sombrer peu à peu dans leurs pires cauchemars. Lui, ancien marin, ancien délinquant, n'a d'autre destination que le nomadisme ou, de nouveau, la prison. Elle, avec ses deux fillettes en remorque, fuit un mariage minable. Ils se rencontrent à bord d'un car Greyhound, en route vers la Pennsylvanie.
    Ensemble, ils arpentent les quartiers sordides de Pittsburgh et de Chicago, pour échouer à Phoenix, en Arizona, où vit la famille de Bill. Tandis que l'alcool et la drogue conduisent Jamie à l'hôpital psychiatrique, Bill participe avec ses frères au désastreux hold-up d'une banque, abat un gardien et finit dans la cellule des condamnés à mort. Des anges est le premier roman de l'auteur de Déjà mort et Jesus'Son.

  • « Il était une fois une guerre - et un jeune Américain qui se voyait comme l'Américain Discret et l'Américain Laid, il aurait aimé n'être ni l'un ni l'autre, mais plutôt l'Américain Tranquille ou le Bon Américain, il a fini par se considérer comme le Vrai Américain puis, finalement, simplement comme le Putain d'Américain. C'est moi. » Arbre de fumée débute en 1963 dans les Philippines, le jour de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy et se poursuit jusqu'en 1970 et après. Skip Sands apparaît à première vue très différent des héros habituels de Johnson (des hommes à la dérive, en quête de rédemption...) : c'est un jeune homme naïf, désireux de se prouver à lui-même qu'il peut être un efficace agent de la CIA. Il est convaincu que les Etats-Unis vont vaincre les communistes au Vietnam et souhaite prendre part à cette victoire. Il souhaite ainsi imiter son grand oncle, le colonel Francis Sands, qui est parvenu à échapper aux Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale et s'est ainsi forgé une incroyable légende. Plus que tout, Skip croit dans la bonté et les promesses proclamées par les USA avec une ardeur tout enfantine. Il perd toutefois son innocence lorsqu'il assiste au brutal assassinat d'un prêtre (suspecté à tort de trafiquer des pistolets) par un agent de la CIA dans les Philippines. Ensuite, au Vietnam, il perd définitivement toute illusion lorsqu'il est confronté aux méthodes brutales et sauvages de ses compagnons des services secrets. Il se retrouve malgré lui partie prenante d'un scénario qui implique un agent double - un sympathisant du Vietcong, qui accepte apparemment d'effectuer une mission pour les Américains - et constate qu'il est de moins en moins capable de faire la différence entre les bons et les méchants, les gens honnêtes et ceux qui sont faux, les idéalistes et les mercenaires. Quant au mentor de Skip, il perd aussi foi en sa mission, ou du moins vient à penser que ses supérieurs se sont perdus en chemin. Dans un rapport secret, il sous-entend que les services d'espionnage sont pervertis, qu'ils sont utilisés pour justifier les politiques menées, de la même manière que ces motifs ont été utilisés avec la guerre en Irak, pour en justifier l'invasion. Pour mettre ses hypothèses à l'épreuve, il élabore un plan qui fait de lui la cible de ses propres collègues. A partir de ce moment, Skip et le colonel réalisent qu'ils ne peuvent faire confiance à personne. Entre les histoires de Skip et du colonel Denis Johnson intercale les parcours d'une demi-douzaine d'autres personnes prises dans la guerre. Parmi eux, James Houston, un jeune homme à la dérive qui a suivi son frère dans l'armée et se trouve plongé dans une guerre sans règles, dans laquelle la chaleur, la jungle et la confusion issue de la confrontation à un ennemi opérant selon les méthodes de la guerilla conduit à des actes de profonde brutalité et d'horreur. Il y a également Kathy Jones, une infirmière qui atterrit au Vietnam après que son mari, un missionnaire, a été tué. Elle aura une brève et chaotique liaison avec Skip. On croise aussi Hao, un fonctionnaire vietnamien, qui rêve d'une vie meilleure à Singapour ou aux Etats-Unis, et qui utilise son amitié d'enfance avec un des membres du Vietcong pour tâcher d'éveiller l'intérêt des Américains. En dépit des multiples histoires parallèles qui le composent, la structure de l'ouvrage reste des plus simples : un chapitre pour chaque année, de 1963 à 1971 et une conclusion qui se situe en 1983. Le regard affûté de Denis ohnson, et son recours à une prose à la fois ciselée et vivante nous plonge au plus profond des noirceurs de la guerre et du monde encore plus toxique de l'espionnage. Comme dans tous les romans de Johnson, le véritable sujet de ce livre est la possibilité de la grâce dans un monde mystérieux, théâtre d'inexplicables souffrances. Non seulement Denis Johnson parvient à rendre compte de l'aura à la fois dérangeante et hallucinatoire de la guerre du Vietnam avec un talent aussi affirmé qu'un Stephen Wright ou un Francis Ford Coppola, mais il montre aussi le déclin de ses personnages avec une précision d'une émotion bouleversante. Il a écrit un roman profondément évocateur, qui deviendra à coup sûr un classique de la littérature issue de cette guerre tragique et étrangement familière. Arbre de fumée n'est pas sans évoquer Un Américain bien tranquille de Graham Greene, l'univers de Tim O'Brien, ou les films de Coppola et de Cimino. Les lecteurs familiers de l'époque y retrouveront ses moments forts : l'offensive du Têt, les morts de Martin Luther King et de JFK, la chute de Saïgon...

  • Ce livre, publié aux États-Unis en 2001, réunit des reportages réalisés par Denis Johnson dans les années 90.
    Il s'ouvre sur la guerre civile au Libéria avec la relation de l'effroyable exécution du président Samuel K. Doe et se termine quelques années plus tard, également au Libéria et toujours en pleine guerre civile, avec le récit cauchemardesque des tribulations de l'auteur en quête d'une interview avec Charles Taylor. Entre-temps, Denis Johnson nous a conduits chez les taliban d'Afghanistan et parmi les tribus rebelles de Somalie.
    Johnson n'essaye pas de comprendre ces situations, il ne leur applique pas de grille de lecture géopolitique, mais il les vit ou les subit avec une attitude très personnelle. C'est avec un regard analogue qu'il enquête aux marges de la société américaine, visite une des dernières grandes manifestations hippies, retrouve l'esprit pionnier de l'Alaska et participe à un revival religieux. Avec Pistes, le lecteur français découvre un autre Denis Johnson, toujours aussi excessif et surprenant.

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