Galilee

  • Non-dit Nouv.

    Non-dit

    ,

    Depuis plus de trente ans maintenant, Michel Onfray a donné des centaines d'entretiens dans la presse écrite ou les medias audiovisuels. La plupart du temps, les journalistes qui l'interrogent lui demandent de commenter l'actualité ou de résumer ce qu'il a déjà écrit dans le livre pour lequel il est invité.
    Fort de sa connaissance du corpus des oeuvres du philosophe, Henri de Monvallier, qui a dirigé son Cahier de L'Herne en 2019, lui propose ici un exercice différent : à travers une série d'entretiens amicaux, dire ce qu'il n'a pas écrit sans lien direct avec l'actualité, de sa méthode de travail aux projets à venir en passant par les angles morts de la Contre-histoire de la philosophie et son rapport à la poésie.

  • Je ne me rappelle plus exactement l'âge auquel j'atteins lorsque j'entre, sans le publier, en dissidence, six ans, trois, huit mois ? Une chose est sûre. Je cesse de tenir compte de ce qui se dit ou ne l'est pas et devrait l'être autour de moi pour conformer mes vues, mes jugements à ce qui me semble effectivement exister et que, pour une raison mystérieuse, on s'ingénie à ignorer. Ce restera jusqu'au bout une préoccupation de tous les instants que de concilier ce qui se passe et ce qu'on ne peut pas ne pas en penser.

    Ni les adultes ni moi n'avions l'esprit de travers. Ils étaient d'avant, plus ou moins, moi de maintenant.

  • Alors qu'il est coutume de démasquer les hommes et les femmes politiques, Emmanuel Macron déjoue cette entreprise. Il n'est pas un masque et il n'en porte pas non plus. Plutôt cisèle-t-il aux frontons de nos institutions une série de mascarons qui présentent toutes les figures d'un registre symbolique, mythologique ou idéologique.
    Nous allons parcourir les avenues, les couloirs et les escaliers régulièrement surmontés de ces ornements expressifs. Comme les dieux, les vertus, les monstres ou les passions du temps jadis, ils portent des noms. Au demeurant ils ne sont rien d'autre que des figures divines, vertueuses, monstrueuses ou passionnées - liste qu'on pourra prolonger à loisir. » Cette liste de mascarons, qui forment autant d'entrées du livre, comprend, entre autres : « Le Jeune », « Self-Fils », « Gilets jaunes », « Macronvirus »...

  • Il y a une clé qui ne sèche jamais. Il s'agit de la clé qui déverrouillerait l'origine. La clé de la chambre interdite. On ne sait si elle est tachée de sperme ou de sang. On hésite toujours.

  • La proximité du tableau t.1 ; je ne vois que ce que je regarde Nouv.

    Si elle n'était qu'une affaire d'image, de signes ou de représentation, si elle n'avait pas intrinsèquement partie liée avec la liberté humaine, avec la libération même de cette liberté, sans doute la peinture n'aurait-elle pas pris l'importance qu'elle possède, depuis une certaine date, aux yeux de l'humanité.
    Cette date est celle de l'invention du tableau, qui donne à l'acte de peindre toute sa modernité.
    Mais de quelle liberté s'agit-il ?
    Voici la réponse qui est exposée et discutée ici : la liberté qui se libère devant le tableau est celle du regard - un regard qui n'est pas là pour voir mais pour garder et sauvegarder le miraculeux de la présence. Un regard que le tableau a surtout la tâche de faire naître dans tous les yeux qui s'efforceraient de lui faire face.

  • L'adversaire privilégié Nouv.

    La pensée de Heidegger est indissociable de l'histoire de la philosophie. Elle ne saurait se comprendre autrement que comme une « répétition » de la question du sens de l'être demeurée occultée depuis Aristote jusqu'à Nietzsche. Répéter l'histoire de la philosophie ne signifie nullement réitérer la manière dont cette histoire s'est déployée, mais lui donner une orientation déterminée : la rappeler à sa vérité initiale. C'est ainsi que son oeuvre est marquée par les alliances et les ruptures entre le destin de la Grèce et l'appel de l'alémanité, entre l'« impensé » de la métaphysique et l'éclosion de la vérité de l'être. Or, c'est dans ce geste que nous voyons proliférer un antijudaïsme et un antisémitisme animés par deux modalités de dénégation distinctes mais intimement liées : la forclusion et l'« auto-annihilation » du judaïsme. En ce sens, l'antijudaïsme et l'antisémitisme s'inscrivent à même l'extension de la pensée de l'être.

    Nous voyons en Heidegger un adversaire privilégié : nous engageons une lecture interne des suppositions et des conséquences de sa pensée de l'histoire tout en proposant d'autres pistes de réflexion face à la singularité de l'autre et de l'événement historique. Il ne s'agira plus de comprendre ceux-ci au sein d'une histoire de la vérité de l'être, mais d'orienter la philosophie vers un questionnement hyper-critique. Celui-ci se mesure chaque fois singulièrement à ce qui, au coeur du présent, nous reviendrait et nous adviendrait des événements passés et à-venir dans l'histoire. Notre recherche entend ainsi autoriser une pensée philosophique où chaque événement historique commanderait une singulière justice et une responsabilité sans réserve au nom de ceux qui sont déjà morts et devant ceux qui ne sont pas encore nés, pas encore présents ni vivants, victimes ou non de l'histoire qui vient.

  • Ni la fin du monde, ni le début d'un autre, ni la suite de l'histoire - mais une extrême fragilité. Ça peut casser, ça peut tenir, ça demande précaution. Moins des projets (même s'il en faut) qu'une circonspection pour notre présent, car c'est en lui que ça se trame ou se défait. Le comble de la fragilité s'atteint dans l'autonomie technologique - aussi économique qu'industrielle et cybernétique. Pour se déprendre de cette autonomie il faut trouver une allonomie : une loi de l'autre, une autre loi et autre chose qu'une loi.
    Trouver n'est pas inventer. Il s'agit moins d'une volonté que d'un désir, moins d'une intention que d'une attention, moins d'un savoir que d'un art.
    Jean-Luc Nancy

  • « Si Héraclite paraît obscur, c'est qu'il ne nous a laissé que les réponses, et non les questions qu'il a commencé par se poser à lui-même. Il faut donc commencer par là : trouver les questions auxquelles ces fragments répondent. »

  • « Ce sont les regardeurs qui font les tableaux. ».
    De cette citation archi-célèbre er archi-célébrée de Marcel Duchamp, on n'a pas tiré toute la substance, tout le sens, toutes les conséquences. Je me propose, autour de quatre oeuvres majeures, d'observer comment la grande affaire n'est pas ce qu'on croit y trouver, disons un sorte de subversion ironique de l'art, mais, au contraire, est fondée sur la question de la peinture. Le grand sujet de Duchamp, son ennemi bien aimé, c'est la peinture. Son oeuvre démontre que son enjeu ne s'épuise pas au regard, au seul regard, mais s'ouvre à ce qu'on pourrait appeler la pensée au regard. Bref, pour qui sait voir, à une prise en soi, pour soi, pour la richesse de soi, de ce qui se dévoile en peinture.

  • Wozu Dichter ? Pourquoi un poète ? S'il veut survivre et brûler ce qui pourrait le réduire en cendre, l'enfant nouveau-né doit tout le premier poétiser. C'est la poïesis - p???s?? -, l'oeuvre, la création. Il fait rimer son premier cri avec lui-même en redoublant chaque syllabe et il adresse ce haïku à sa mère comme à son père. Freud a imaginé que lorsqu'un enfant crie, il se souvient du cri qu'il a poussé avant - en poète, donc. Mais la poésie d'enfance ne semble pas peser bien lourd devant l'enchaînement prosaïque des signifiants. Les raisons fatiguent sa vérité.
    Le Cours de linguistique générale semble donner la première place à la prose. C'est oublier que Ferdinand de Saussure a aussi écrit quatre-vingt-dix-neuf merveilleux Cahiers, longtemps restés secrets. Ils donnent une perspective inédite à la poésie et, du même coup, pourrait-on dire, une dimension freudienne à sa linguistique.
    La poésie brûle est un titre à double face. Ce Janus ne dit pas si la poésie est incendiée... ou bien si elle met le feu. J'ai compris, en rédigeant les dernières pages de ce livre, que la poésie ne permet pas seulement de vivre. Dès le début, elle affronte un dieu obscur. Elle le brûle, ou sinon elle est brûlée.

  • L'artiste est une figure exemplaire de l'individuation psychique et collective, telle qu'un je n'est qu'au sein d'un nous, et telle qu'un nous est constitué à la fois par le potentiel sursaturé et tendu du fonds pré-individuel que suppose ce processus, et par des dia-chronies en quoi consistent les je à travers lesquels il se forme.
    Ce processus est un flux lui-même constitué de tourbillons : les tourbillons sont des flux en spirales formant au sein du flux des contre-courants sans fin. ces contre-courants reconduisent cependant au courant par leurs courbures singulières, et sont ainsi - à contre-courant - la réalité du courant dominant. un artiste est un tourbillon d'un type particulier dans ce flux : il est investi d'une tâche dans la préparation du fonds pré-individuel des je et des nous à venir.
    Et, en même temps, il est un opérateur de trans-individuation du pré-individuel disponible : il crée des oeuvres, c'est-à-dire des artefacts, qui ont pour caractéristique d'ouvrir l'à-venir comme singularité de l'indéterminé par un accès au refoulé qui trame la puissance de ce qu'aristote nommait l'âme noétique, et comme sa possibilité - qui n'est que par intermittences - de passer à l'acte. c'est un accès au sauvage.
    Le sauvage, comme double tendance d'un fonds pulsionnel liable, est ce que le désir sublimé apprivoise mais ne domestique pas. et le sauvage, non sublimé, retourne à sa pure sauvagerie. l'art, et l'esprit oú il advient, sont les noms de cette sublimation, et ils sont aujourd'hui gravement menacés. ce qui signifie que le sauvage brut est partout menaçant. ce livre présente le projet d'une organologie générale et d'une généalogie du sensible - en vue de penser ultimement la sauvagerie de notre temps.
    Il poursuit l'analyse qui a été avancée dans des ouvrages antérieurs de l'économie libidinale propre au capitalisme hyperindustriel, principalement à travers la question de l'art, comme liquidation de l'économie de la sublimation sous toutes ses formes. il s'agit de fourbir des armes : de faire d'un réseau de questions un arsenal de concepts, en vue de mener une lutte. le combat à mener contre ce qui, dans le capitalisme, conduit à sa propre destruction, et à la nôtre avec lui, constitue une guerre esthétique.
    Elle-même s'inscrit dans une lutte contre un processus qui n'est rien de moins que la tentative de liquider la " valeur esprit ", comme disait valéry.

  • Vicky Colombet pratique la peinture à la façon d'un ensemencement. Ses tableaux, que l'on pourrait nommer paysages bien qu'ils restent résolument abstraits, sont faits de plis où la lumière se niche, entre enfouissement et éblouissement.
    Un pli se forme, un pli s'ouvre, afin que quelque chose advienne, encore. Chaque tableau, qui naît d'un rituel intime, oscille entre mélancolie et renaissance.
    C'est la beauté du monde, celle qui s'enfuit, celle qu'il est peut-être possible de sauver un peu, par la peinture comme manière de vivre, qui se donne là.

    Vicky Colombet paints almost the way one might cultivate soil. Her paintings, which could be called landscapes even though they remain resolutely abstract, are made of folds in which light nestles, between burrowing and effulgence.
    A fold is created, a fold opens, so that something can emerge.
    Each painting, born of an intimate ritual, oscillates between melancholy and rebirth.
    The beauty of the world, a fleeting beauty, of which some can be saved a little through painting as a way of life, gives itself over to her work.

  • Le monde est vécu, la réalité, ce que nous éprouvons effectivement. Les structures affectives épousent les rythmes sociaux. A l'opposition du travail et du repos qui scande les jours de la semaine s'est ajoutée, longtemps, celle du lundi à tous les autres. Jour faux, il mêlait le labeur et le loisir. On ne savait quelle attitude adopter et, chaque semaine, ça recommençait.

  • Menschen

    Gérard Haller

    Aile, tu es béquille. Nous - - Nous chanterons la chanson d'enfant, celle, entends-tu, celle avec les men, avec les schen, avec les menschen, oui, celle avec la broussaille, avec la paire d'yeux, qui restait prête là-bas :
    Larme-et- larme Paul Celan, La Rose de personne Poème double ici, coupé en deux. Le premier ouvrant sur les images intranquilles du pays natal, le second sur l'extermination. Deux échos, deux tenues, deux aller au bord des larmes et retour pour mieux entendre l'intime partition qui nous précède et le nous ainsi qui reste à venir.

  • L'âme ressemble aux rues quand les rues promènent leur vague à l'âme...
    C'est au coeur de cette marche effrénée, affamée, que nous emmène Juliette Brevilliero, auprès de ces insatiables Mangeurs de rues.
    Et tandis que l'âme du monde se repaît de leurs impasses, passages, allées et venues, est-ce la quête de leur propre âme ou bien celle de sa fuite qui meut les avides promeneurs dévorant ces rues.

  • La publication d'un Carnet soviétique écrit lors d'un voyage effectué en URSS en 1983 est l'occasion pour Michel Onfray de critiquer ce qu'il nomme la gauche bifide, l'une libérale, l'autre robespierriste, au nom d'une autre gauche : celle de l'individualisme libertaire. Pour ce faire, il faut penser l'impensé de la gauche.
    Penser l'impensé de la gauche, est-ce vouloir la fin de la gauche ? Est-ce être de droite, selon la formule d'une certaine gauche qui se voudrait intellectuellement homicide pour qualifier quiconque ne souscrit pas à leurs mythologies, à leurs mensonges, à leurs dénégations ? Est-on de droite parce qu'on n'apprécie ni le tribunal révolutionnaire, ni la guillotine, ni le gouvernement révolutionnaire de 1793, et qu'on préfère la gauche des girondins, celle de Condorcet par exemple ? Est-on de droite quand on rappelle qu'au XIX e siècle, la colonisation est voulue par une gauche qui estime qu'elle exporte ainsi les valeurs de la Révolution française et qu'on préfère la gauche anticoloniale de Clemenceau à celle de Jules Ferry ?
    Est-on de droite quand on n'oublie pas que la gauche a voté les pleins pouvoirs à Pétain et qu'on lui préfère la gauche des quatre-vingt parlementaires, dont Léon Blum, qui ont voté contre ? Est-on de droite quand on se rappelle que la gauche était grandement antisémite et qu'on lui préfère une gauche philosémite comme celle de Bernard Lazare ? Est-on de droite quand on se demande ce que signifie « socialisme » dans « national-socialisme » et qu'on lui préfère la gauche de la Rose Blanche d'Inge Scholl ? Est-on de droite quand on garde la mémoire qu'en vertu du Pacte germano-soviétique, le PCF a défendu pendant deux ans une politique de collaboration avec l'Occupant nazi en France et qu'on lui préfère le communiste Georges Politzer qui est entré dans la clandestiné dès 1940 ? Est-on de droite quand on s'effare du nombre de gens de gauche qui, ayant connu la Première Guerre mondiale, se sont engouffrés dans la collaboration par pacifisme et qu'on leur préfère le général de Gaulle, ancien combattant de 14-18 et auteur de l'Appel du 18 juin ? Est-on de droite quand on pointe que les socialistes et les communistes étaient opposés à la décolonisation en Algérie dès 1945, qu'ils ont justifié la Guerre et la torture dans ce pays, que le PCF a refusé l'appel à l'insoumission des 121 et qu'on leur préfère les signataires de ce fameux texte initié par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot ? Est-on de droite quand on refuse le virage de la rigueur libérale voulu par les socialistes en 1983 et le renoncement à la souveraineté française avec le Traité de Maastricht en 1991 et que l'on préfère la ligne républicaine de Jean-Pierre Chevènement ? Est-on de droite quand on estime que L'Archipel du Goulag dit la vérité du système marxiste-léniniste et que l'on préfère les dissidents, fussent-ils catholiques et de droite, aux commissaires du peuple ? Est-on de droite quand on refuse la marchandisation du corps des femmes et le commerce des enfants et que l'on préfère se retrouver aux côtés de Sylviane Agacinski qui s'y oppose ? Est-on de droite quand on ne souscrit pas à l'islamo-gauchisme et à ses options misogynes, phallocrates, antisémites, belliqueuses, homophobes, et que l'on préfère l'islam hédoniste du poète Adonis ? Est-on de droite quand on refuse de soutenir les crimes terroristes de Cesare Battisti et que l'on préfère l'action non-violente comme Albert Camus ? Est-on de droite quand on déplore que le retour du refoulé maastrichien exprimé par les Gilets Jaunes soit traité par le mépris et l'insulte, puis par la répression policière armée, et que l'on préfère la compagnie de Jean- Claude Michéa qui les comprend et les soutiens ? Ou se contente-t-on de faire l'histoire de la gauche et de rappeler que ce réel, son réel, a bien eu lieu ?
    Penser l'impensé de la gauche, c'est vouloir la fin de cette gauche bifide, avec une langue libérale et une langue robespierriste. Ma gauche ne fait pas partie de cette gauche bifide, elle en et même très exactement l'antipode. C'est celle de l'individualisme libertaire qui se trouve forte de singularités qui installent dans l'Histoire leur révolte et leur rébellion, leur insoumission véritable et leur indocilité concrète au nom de la liberté. Il n'y a pas de liberté pour le peuple sous le joug de l'État maastrichien ni derrière les barbelés pour l'heure seulement idéologiques des robespierristes.
    Voline avait bien raison - c'était la leçon de sa Révolution inconnue qui fut mon livre de chevet lors de ce séjour en URSS , c'est son esprit libertaire qui m'a animé et m'anime encore, jusqu'à cette heure où je vois les Gilets Jaunes mourir d'avoir été mordus par Macron puis étouffés par les anneaux constricteurs de Mélenchon.

  • Voici le coeur de l'argument du livre que je voudrais consacrer à l'idée de biographie : les rêves n'émettent pas la moindre idée de cause.
    Les rêves sont encore vivants, non les phrases.
    Ils errent.
    On ne saurait faire un tissu si continu de ses désirs, ni des actions où ils se projettent ou qu'ils inventent, qu'il puisse passer pour vraisemblable.

  • L'étrange parfum des fleurs exotiques, la couleur des balisiers, la poétique de la toponymie, les formes tropicales transformées en forces, le cimetière qui est une plage, la trace sur le sable d'un enfant à venir, le pays natal où l'on n'est pas né, la vie sous l'eau, le regard d'un serpent, l'oeil d'un poisson flûte, la lenteur des animaux marins, les séquences d'une pèche miraculeuse, les lumières de la nuit dans un mouillage, l'ombre de Gauguin, la géométrie cosmique d'un squelette d'oursin, le surgissement d'un cercueil, la secousse d'un tremblement de terre, les temps de l'holothurie ou du colibri, le langage des bateaux, la déesse rousse du volcan, les lumières d'un vaisseau fantôme, la naissance de la nuit, la cérémonie d'une noce païenne, l'énergie du rayon vert, le partage des eaux avec une tortue, la furie d'un combat de coqs, la mélancolie du carnaval :
    La poésie est toujours autobiographique. Voici l'un de mes journaux.

  • François Rouan, Photographies n'est pas un livre de photographe. C'est le livre d'un peintre qui, à intervalles plus ou moins réguliers, se saisit du médium photographique pour le faire résonner avec son travail de peinture.
    Depuis plus de vingt-cinq ans, cette pratique témoigne avant tout pour Rouan du dialogue qu'il tisse avec les modèles qui posent pour lui dans l'atelier. Elle lui permet de laisser trace du vivant de ces échanges tout en maintenant à distance l'idéalisation de la belle forme par un dispositif qui, d'entrée de jeu, défait la littéralité du sujet. Il y parvient en choisissant de travailler avec une machinerie délibérément anachronique dont il débraye l'avancée mécanique.
    Dès la première prise de vue, par l'effet de cette progression à l'aveugle et d'un cadrage aléatoire brouillé par les glissés et les superpositions, l'image se trouve dans le même temps impressionnée et déjà troublée par la suivante. La bande ainsi traitée est ensuite déposée au réfrigérateur pour y être conservée aussi longtemps que l'artiste le désire.
    Plus tard, éventuellement des années après ces prises de vue dans l'atelier, l'artiste, au gré de ses promenades sur la côte picarde, les plages normandes, en Engadine, en Italie, ou encore en Dordogne au château de Hautefort, se saisit du rouleau réembobiné et le charge des paysages traversés qui s'impriment sur le corps des modèles pour les tatouer, les voiler ou les masquer. Les tirages qui résultent de ce processus condensent ainsi les strates de temps différés et d'espaces disjoints.
    Plus que des photographies, ce sont alors des blocs de mémoire qui invitent le regard à circuler entre les veines d'un feuilletage marbré de corps, de ciel, de terre ou d'eau, griffé parfois d'empreintes peintes.
    Les pages d'un journal d'atelier rassemblant notes et fragments écrits par François Rouan entre 2012 er 2018, évoquent, au centre du livre, et en contrepoint aux travaux photographiques, l'espace mental où s'élabore la peinture.

  • Les trois écologies

    Félix Guattari

    • Galilee
    • 5 Février 2008

    « Le drame écologique dans lequel est engagée la planète humaine a longtemps été l'objet d'une méconnaissance systématique. Cette période est désormais révolue. À travers des médias devenus hyper-sensibles à la répétition des «accidents» écologiques, l'opinion internationale se trouve de plus en plus mobilisée. Tout le monde aujourd'hui parle d'écologie : les politiques, les technocrates, les industriels. Malheureusement toujours en termes de simples «nuisances».
    Or les perturbations écologiques de l'environnement ne sont que la partie visible d'un mal plus profond et plus considérable, relatif aux façons de vivre et d'être en société sur cette planète. L'écologie environnementale devrait être pensée d'un seul tenant avec l'écologie sociale et l'écologie mentale, à travers une écosophie de caractère éthico-politique. Il ne s'agit pas d'unifier arbitrairement sous une idéologie de rechange des domaines foncièrement hétérogènes, mais de faire s'étayer les unes les autres des pratiques innovatrices de recomposition des subjectivités individuelles et collectives, au sein de nouveaux contextes technico-scientifiques et des nouvelles coordonnées géopolitiques. » F. G.

  • Ceci est un de mes Cahiers. Au cours de son temps de recueillette - près de deux ans -, il a tissé son petit volume de 2017 jusqu'à présent, sans avoir aucune fin de publication. C'est peut-être un témoin, à peine un confident. À moi il a porté secours et attention, discrètement. D'une certaine manière il serait comme l'incarnation de mon Inséparable, mon anima et mon animal mêmes, l'écriture, toujours là, mon double, mon autre, ma lumière avec mon obscurité, ma béquille et mon cheval, mon Esprit plus libre que moi, ma langue plus hardie et plus modeste que mon instrument pensant. Mon pinceau volant.
    Sans apparat et sans obligation, sans discipline et sans effets il est un corps mosaïque, hybride, sans genre particulier, composé d'instants de longueurs diverses et de profondeurs insistantes mais sans pression, de quelques fouilles et explorations du coeur. On y trouvera événements intimes comme mondiaux, rêves, conversations continuelles avec mes Immortels les morts chéris, les plus jamais mortels qui m'entretiennent, que ce soit Montaigne ou ma mère, ou Montaigne ma mère, ou tel bien-aimé, scènes de la vie quotidienne.
    Sous l'invitation pressante et chaleureuse de son éditeur à se présenter sans tarder, il vient s'offrir à la lecture dans l'état exact où il se trouve, spontané, sans apprêts ni corrections, sans maître, sans mettre de maquillage. Mais comme toujours taillé au vif de mes vies.
    Ce qui le distingue des quarante ou cinquante de ses prédécesseurs cahiers ? Rien, sinon que celui-ci a noté, distraitement, un trait inaugural :
    Il est celui où le sujet-scriptrice a déclaré la date, seule trace d'identification, à la rubrique « âge » 80 ans.
    P.-S. Qu'est-ce que ça fait « d'avoir » ce qu'on n'a pas : 80 ans ? Ça fait que l'écriture se lève de plus en plus tôt le matin, et s'en va plus tôt le soir, suivant le soleil.
    Ce cahier, si c'était un livre, serait un livre des petits embrasements de vies et des coups de mort.
    On n'y trouvera pas de méchanceté, du moins je le crois.
    Hélène Cixous, 27 mars 2019

  • C'est le quatrième livre qui me ramène à Osnabrück la ville de ma famille maternelle. Je cherche. Je cherche à comprendre pourquoi Omi ma grand-mère s'y trouvait encore en novembre 1938. Ainsi que ses frères et soeurs. Cela faisait pourtant des années que les Monstres occupaient le ciel allemand et proféraient des menaces de mort à l'égard des juifs, mais Omi continuait à penser qu'elle était allemande même après avoir été déclarée nonaryenne, même quand la langue allemande a formé de nouveaux abcès antijuifs tous les mois. Certes son mari était bien mort pour l'Allemagne en 1916 mais quand même Dans la rue le banc est interdit aux juifs.
    Quel courage lui faut-il pour rester dans la ville qui brûle les siens tandis que K. le grand ogre nazi passe en ricanant devant notre grand magasin boycotté, ou peut-être quelle terreur ? Ou peut-être la voix de l'angoisse est-elle plus forte que celle de sa fille, Eve ma mère qui a pris la porte définitivement dès 1933 ?
    Aucune explication.
    Je ne comprends pas pourquoi je ne comprends pas.
    Il y a tant de sortes de juifs qui ne savent plus qui ils sont. Il y en a qui partent, mais pas assez loin, comme s'ils avaient peur de perdre - quoi ? Il y a des juifs-qui-ne-partent-pas. Eri la petite soeur d'Eve ma mère est partie dès 1933 quand les piscines lui ont été interdites. Mais Siegfried est resté. Les Nussbaum aussi. Il y en a qui ont voulu partir quand on ne pouvait plus partir. Il y en a qui sont revenus se perdre. Qu'es-ce qui te ferait partir ? me demandé-je. Et vous, qu'est-ce qui vous ferait partir ? On ne peut pas dire qu'Omi soit partie finalement.
    Elle ne m'a jamais parlé de la Nuit de Cristal. Il y avait de quoi être éclairée pourtant.
    Comme je n'arrive pas à rentrer à l'intérieur de ma grand-mère je me décide à entrer dans la Nuit Décisive par l'intérieur de Siegfried K., un ami de ma mère. Il a 25 ans, il vient d'arracher son doctorat de médecine, la Grande Synagogue lui brûle devant la figure, le voilà naufragé à Buchenwald, pour l'inauguration par les Premiers Déportés. Je le suis.
    Il ne sait pas ce qui lui arrive. C'est nouveau. Ça vient d'ouvrir. Ce n'est pas terminé. Buchenwald est à côté de Weimar. Weimar, c'était Goethe. Siegfried est un modeste Robinson juif aktionné en 1938. Avant, je ne savais pas ce que c'était, un juif aktionné. Suivons Siegfried dans la fameuse Nuit Nazie aux mille Incendies, prologue au temps de l'Anéantissement. J'aimerais tant pouvoir lui demander pourquoi, comment, il est encore là

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