Langue française

  • L'histoire de la médecine, pour l'essayiste, critique et homme de culture Jean Starobinski, est au croisement exact entre ses formations et ses intérêts de médecin, de critique littéraire et d'historien des idées et des sciences. Son Histoire de la médecine, parue en 1963 dans la Nouvelle Bibliothèque illustrée des sciences et des techniques, des éditions Rencontres, et jamais rééditée depuis, en est l'un des témoignages les plus marquants. Starobinski rêvait d'une histoire sans frontières, qui relierait les différents domaines du savoir, la littérature, les arts, les sciences, la philosophie, la médecine, une histoire dont il s'est montré l'un des spécialistes les plus éminents de son siècle.
    Avec cet ouvrage, il puise à ces différentes de ces disciplines, et met en évidence avec une remarquable cohérence la manière dont elles se sont nourries mutuellement dans l'élaboration, au fil des siècles, de la figure du médecin, de l'ensemble des moyens diagnostiques et thérapeutiques dont il dispose, et de la nature du lien qui l'unit au malade. Ce faisant, il nous invite tout à la fois à une philosophie portant sur les valeurs fondamentales de notre existence, et une prise de conscience critique de la médecine, suggérant que cette dernière « ne nous rendra plus heureux que si nous savons exactement ce qu'il faut lui demander. »

  • Rêver à la Suisse

    Henri Calet

    Selon le Littré, rêver à la suisse, c'est « avoir l'air de penser à quelque chose, et ne penser à rien ». Henri Calet se joue de la polysémie et adopte la formule pour ce petit recueil de chroniques achevé d'imprimer en décembre 1948 - année de parution chez Gallimard de l'emblématique Le tout sur le tout avec lequel il manque de peu le Goncourt.
    Rêver à la Suisse est pourtant bien un livre sur la Confédération Helvétique, « ... le pays où l'on meurt en cueillant des edelweiss ». Sortie de la guerre, la France est en liesse. Calet choisit lui de se rendre en Suisse pour quelques brefs séjours. L'écrivain tient un journal, observe avec distance et malice. Ces récits fragmentaires, véritables prouesses stylistiques, sont des reportages insolites sur un pays resté « neutre et prospère » qui lui parait tout de même très étranger !
    Avec candeur ou ironie, Calet s'attarde sur mille détails, la qualité des marchandises, la politesse des commerçants, l'abondance des distributeurs automatiques et la facilité avec laquelle il est possible de se procurer des cigarettes. L'écrivain se montre toujours bienveillant, il sourit avec nostalgie : en temps de paix comme en temps de guerre, la vie est bien dérisoire !

  • Le présent recueil réunit les textes que Nicolas Bouvier a écrit sur la photographie entre 1965 et 1996. A de nombreuses occasions, l'auteur genevois avait parlé de son métier d'iconographe, notamment dans le petit livre Le hibou et la baleine, paru en 1993, mais sa réflexion sur l'acte photographique restait à découvrir. Jusqu'à ce jour, les écrits qu'il a dédié à ce sujet (préfaces, articles de presse, introductions à des catalogues d'exposition) restaient dispersés. Près de quarante textes se trouvent ainsi rassemblés ici. Parmis eux, certains relatent également son activité de « chercheur-traqueur d'images », qui aura été son gagne pain durant près de trente ans. Il nous a paru intéressant de les reprendre ici, d'autant plus que quelques-uns de ces textes sont totalement inconnus et n'ont jamais été republiés.
    Photographe à ses débuts (par nécessité), portraitiste (par accident), chroniqueur (« aliboron ») : la photographie est une constante dans le parcours de l'écrivain voyageur. Nicolas Bouvier s'intéresse à la photographie parce qu'il entretient un rapport passionnel à l'histoire de l'estampe. Les images qu'il affectionne n'appartiennent jamais à la « grande » peinture classique mais toujours à l'art populaire. Dans les textes qui composent ce recueil, il est beaucoup question de ses tâtonnements : l'important pour l'écrivain étant d'élaborer une esthétique de l'effacement puis de se « forger une mémoire iconographique ». Il tirera son enseignement de ses nombreux voyages et des recherches infatigables dans les bibliothèques du monde entier.

  • Militant anarchiste, Paul Reclus n'a eu de cesse, au cours de sa vie, d'exposer ses idées à travers de nombreux articles et de son activité d'enseignement.
    L'établissement d'une commune libertaire, esquissée dans nombre de ses textes, se fonde sur une réflexion apronfondie autour du travail, de l'éducation, de la réforme des « pensées séculaires des paysans », revenant sur des questions de propriété, suggérant des modes d'action et d'organisation de la société à partir de cellules de base.
    Les textes d'Élisée Reclus inclus dans le volume s'attachent eux aussi à penser une nouvelle organisation sociale à travers les questions de la terre, du travail du sol et de la propriété.
    Poursuivant le travail de réédition des écrits des frères Reclus entamé il y a dix ans déjà, Plus loin que la politique introduit un nouvel auteur dans le corpus :
    Paul Reclus, fils d'Élie et neveu d'Élisée. Cet ouvrage réunit un ensemble d'articles parus dans la revue Plus loin, un texte paru dans « Les Temps nouveaux », ainsi que d'un texte écrit par Élisée Reclus. Collectés par Alexandre Gillet, qui dirige la collection géographie(s) aux éditions Héros-Limite, ces textes permettent d'appréhender la vision radicale de Paul Reclus sur le monde, la politique, le travail, la communauté, le travail agricole, etc.

  • La scierie

    Anonyme

    Le lendemain matin, je me lève à cinq heures trente, je pars à six heures quinze vers Huisseau. On est en septembre, le jour se lève à peine. Je vois des quantités de lapins dans le parc de Chambord. J'arrive à la scierie en avance. Tout est sombre sous le hangar. J'ai dans mes sacoches ma gamelle qui contient mon repas de midi. Le chauffeur bourre la chaudière et fait monter la pression. Je m'approche du four et je me chauffe. Il est sept heures moins dix. Tout le monde arrive tout à coup et se rassemble autour du four. Garnier arrive bouffi, il n'a pas fini de s'habiller, il sort du lit, il ne mange pas le matin. Après de brèves politesses, à sept heures moins cinq, il gueule : - Allez, graissez !

  • Originaux et provocants, les écrits de John Berger sur la photographie font partie des textes les plus révolutionnaires du 20e siècle. Ils analysent les oeuvres de photographes tels qu'Henri Cartier-Bresson et Eugene Smith avec un mélange d'intensité et de tendresse, tandis qu'ils sont toujours portés par une implication politique réelle. À leur manière, chacun des ces essais tente de répondre à la question suivante : comment regardons-nous le monde qui nous entoure ?
    Regroupant des textes issus de catalogues d'artistes, expositions, articles, etc., Comprendre une photographie est un voyage à travers les oeuvres de photographes divers, d' André Kertész à Jitka Hanzlová, en passant par Marc Trivier, Jean Mohr ou Martine Franck. Certains des articles regroupés ici ont déjà fait partie de choix de textes de John Berger publiés notamment aux éditions de L'Arche, Champ- Vallon ou Le Temps des Cerises, tandis que d'autres sont traduits en français pour la première fois. La présente sélection reprend l'édition anglaise intitulée Understanding a Photograph, établie par Geoff Dyer et publiée en 2013 chez Penguin Books.
    « La photographie, pour ces quatre auteurs [ Roland Barthes, Walter Benjamin, John Berger et Susan Sontag ], a un intérêt particulier, mais ce n'est pas une spécialité.
    Ils approchent la photo non avec l'autorité de curateurs ou d'historiens du médium mais comme essayistes, comme écrivains. Leurs textes sur le sujet ne sont pas tant les produits d'un savoir accumulé que la consignation active du mode ou processus d'acquisition et de compréhension d'un savoir. » Geoff Dyer, extrait de l'introduction à Comprendre une photographie

  • La Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix est écrite durant l'été 1938, entre le début juillet et la mi-août. Jean Giono la rédige dans une atmosphère de bouleversement. En pacifiste convaincu il sait que depuis l'Anschluss les Français se préparent de plus en plus à la guerre et sont prêts à la faire. Son intention n'en est que renforcée?: «?Continuer à combattre, écrit-il le 16 mars dans son journal, contre le militarisme et forcément commencer par lutter contre celui de ma patrie.?» Or abattre la guerre, c'est abattre l'État, quel qu'il soit.
    Cet éloge de la pauvreté et de la paix nous force à nous retourner sur la figure du paysan, mais aussi à questionner une société occidentale se donnant en modèle et refusant de fait toute contestation.

    Recevoir cette lettre et la lire c'est un peu devenir paysan soi-même, c'est regagner le droit d'être libre et autonome.

  • Billets pour un moulin à prière est un livre de poèmes traduit ici pour la première fois en français. Ce recueil a été publié chez de nombreux éditeurs américains (University of Missouri Press, 1974 ? ; New York, Bantam, 1975 ? ; New York, Harper Colophon, 1986 ? ; Middletown, Connecticut ? ; Wesleyan University Press, 2002). Billets pour un moulin à prière est une méditation et une quête spirituelle ? : celle de la jeune Annie Dillard, qui se fraie un chemin de pensée dans l'observation du monde qui l'entoure.
    Ce monde transparaît dans les mots qu'elle agence, dans les visions qu'ils produisent et dans les sensations qu'ils sucitent, par petites touches, intenses et fragiles. L'étude des minéraux, des insectes, des animaux, des êtres humains et de leur manière d'habiter le monde nourrissent cette écriture sensuelle et pensive.

  • Au fond, les Pyrénées, je n en ai rien à faire. Voici déjà deux mois que je circule à pied ou en voiture d une localité à l'autre-pourquoi ? Qu'est-ce que cela signifie ? Pour demain, j'ai sur mon agenda une visite fatigante, et en plus il me faut lire à ce sujet deux livres anciens. Peut-être qu'ils sont à la Bibliothèque Nationale ? ... Tout cela est ridicule. Et la vitre est froide.

  • Sans être un éducateur proprement dit, Élisée Reclus peut-être considéré comme une figure-clé de l'éducation libertaire et de la création d'écoles « libérées » et d'universités populaires entre le 19e et le 20e siècles. Son intérêt pour l'éducation traverse toute son oeuvre, et si les textes explicitement dédiés à cette question sont assez rares, sa langue même en fait un passeur de savoir formidable. Très largement diffusés, ses écrits vont littéralement ouvrir toutes les portes. Pour Reclus, le savoir permet non seulement de se construire, mais aussi de s'appartenir.
    C'est selon lui à travers l'étude et l'observation de notre milieu que les contours de notre existence et de notre condition terrestres apparaissent le plus distinctement.
    La personne humaine ne peut se connaître hors de son appartenance à la nature. Plutôt que d'opposer culture et nature, il choisit volontairement de les penser ensemble. « L'homme, écrira-t-il en tête de son dernier ouvrage, est la nature prenant conscience d'elle-même ».
    Cet intérêt est largement partagé dans son cercle d'amis. Pierre Kropotkine et Charles Perron proposent eux aussi une éducation géographique en actes, une approche directe et complète du monde entièrement dédiée à la découverte d'un lieu non borné.
    A l'heure où les repères proprement géographiques se brouillent, les écrits d'Élisée Reclus et de ses collaborateurs réunis dans La joie d'apprendre rappellent avec une insistance bienvenue que tout commence ici, autour de nous, dans cet espace de connivence entre lieu et monde, entre expérience et savoir. Sachant que savoir c'est enseigner, et qu'enseigner c'est rendre ce qui nous a été donné.

  • Le projet et la réalisation de cet ouvrage sont nés grâce à la rencontre de deux habitant.e.s des Grottes, quartier populaire de Genève. Le premier, Claude Tabarini est écrivain, tandis que la seconde, Marfa Indoukaeva est illustratrice.
    Tous les deux sont des flâneurs urbains et, chacun à sa façon, ils prennent note de l'ordinaire, nourris par un sens de l'observation aigu, attentifs aux changements de saisons, aux bruissement des villes, aux éclats du quotidien.
    A la suite de Charles-Albert Cingria, Claude Tabarini perpétue avec art le vers déambulatoire si particulier à l'arc lémanique. Sorte de touriste curieux, dans sa propre ville ou ailleurs, il écrit au jour le jour des observations qui sont comme autant de petites vignettes à déguster. Des moments fugaces, des fragments de réel posés sur la page pour qu'ils continuent à exister. Que se soit par de brèves notations, des poèmes, des haïkus ou des textes plus long - sortes de chroniques -, Tabarini n'a de cesse de révéler les morceaux de poésie qui traversent l'ordinaire.
    Marfa Indoukaeva, elle aussi, travaille à partir de la magie et de l'enchantement du quotidien. Ses illustrations, souvent végétales ou animales, témoignent de promenades émerveillées dans la ville ou la campagne, où chaque petit détail mérite d'être constaté et rendu.
    La matière accumulée dans ce recueil forme une série d'éclats, de polaroïds. Ni un livre de poète, ni un livre de peintre, les textes et les gravures se démultiplient dans l'espace de la page pour mieux donner à sentir les miroitements de la vie de tous les jours, celle qu'on oublie parfois de regarder, et que les artistes nous permettent de réenchanter.

  • A l'heure où le pouvoir de la cartographie paraît sans limite, où, par la force et la vitesse de calcul, les artifices et les conventions qui l'ont rendue possible s'estompent de plus en plus et deviennent de plus en plus difficiles à discerner, son ambivalence doit être plus que jamais soulignée. A la fois remède et poison, la carte peut en effet figurer comme défigurer le monde, nous mettre en rela-tion comme faire écran. A la réflexion, le cartographe n'est pas tant celui qui dessine la carte que celui qui va conserver en lui, coûte que coûte, la capacité d'être questionné par ce qu'il est en train de réaliser ou d'utiliser. Dans l'esprit d'Élisée Reclus (1830-1905) ce questionnement s'inscrit dans la volonté de nous en tenir toujours à la vérité géographique, quand bien même « toutes les représentations et tous les symboles de la vie sont sans grand rapport avec la vie elle-même », quand bien même « nos ouvrages sont dérisoires en regard de la nature ». Il sait que c'est un cas de conscience pour les géographes et les cartographes de toujours montrer la surface terrestre telle qu'ils la savent être et non telle que l'on voudrait qu'elle paraisse. Conscience cartographique donc, marquant le chemin à parcourir jusqu'à la « cartographie vraie », ainsi que la distance nous en séparant encore. Écrits cartographiques rassemble les écrits cartographiques majeurs, pour une part inédits, d'Élisée Reclus et de ses proches collaborateurs, Paul Reclus, Charles Perron et Franz Schrader.
    Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons besoin d'une cartographie capable de donner à sentir et percevoir l'unité terrestre, en son tout et en ses parties. Les objets (globes, cartes, reliefs) conçus et imaginés par Reclus et ses proches l'ont été dans ce but. Ils demeurent à construire.

  • Par fil spécial, comme l'indique son sous-titre, est le «carnet d'un secrétaire de rédaction». Série d'anecdotes mordantes et de portraits acerbes, le livre relate avec cynisme le quotidien d'un journal, La Dernière Heure (nommé L'Uprême dans le livre), où André Baillon a travaillé pendant plus de dix ans (1906 à 1920).
    En vingt-quatre courts chapitres qui sont comme autant de chroniques, les travers du monde journalistique, les pratiques douteuses des rédacteurs et les inconséquences du métier sont narrés avec force vivacité et ironie. Pour Baillon qui a si mal vécu ses années de journalisme, c'est aussi un moyen de mettre en évidence l'assujettissement absurde des journalistes à la constante et parfois irréalisable injonction de la nouvelle « fraîche », à l'urgence des horloges qui tournent, à la néecessité du texte facile à lire, à l'obligation du fait divers, à la superficialité d'une écriture vouée à être éprhémère.
    Au-delà des anecdotes relatées, le livre est aussi un formidable témoignage du fonctionnement d'un journal au début du 20e siècle, quand les machines (rotatives, presses à épreuve, etc.) se trouvaient à côté des bureaux de rédaction et que les articles s'écrivaient à la main. En « écrivain ethnographe »1, André Baillon parvient à dresser un portrait remarquable du journalisme, peut-être encore .

  • L'écrivain et critique David Bosc tente dans ce court texte de penser le rapport singulier que les écrivains peuvent entretenir avec le langage. Son texte s'ouvre sur l'adage fameux de Nicolas Boileau, selon lequel «?Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement?». Cette affirmation est d'emblée mise en regard d'autres citations qui constituent autant de témoignages d'écrivains sur leur expérience. David Bosc, en lecteur et en écrivain, entre en dialogue avec ces voix plurielles et s'interroge avec elles sur la place de l'intention et du rythme dans l'écriture, sur ce qui peut pousser à écrire, ou sur ce qu'on peut entendre ou désigner par auteur ou créateur. Il se fraie un chemin à travers des mots dont il fait entendre toute l'épaisseur de sens : celui d'instance, par exemple, qui serait peut-être plus juste que celui d'auteur pour penser la création. Il fait ainsi résonner, dans ce tissage de voix d'autres «praticiens» et penseurs, , et ce depuis leur singularité, une expérience commune de l'écriture, celle d'un non-savoir, et d'une aventure qui relève moins d'une intention maîtrisée que d'un perdre pied au sein du langage. Ce texte reprend une conférence prononcée au Banquet du livre d'automne de Lagrasse, le 29 octobre 2016.

  • Ceci est l'histoire d'un jeune homme, d'un jeune Allemand. Né vers 1490, peut-être plus tard, il est mort en 1525, la tête tranchée par le billot.
    En mars 1525, 40'000 paysans fomentent une insurrection, ils démolissent des centaines de châteaux forts et confisquent leurs richesses. A leur tête, un jeune prédicateur exceptionnel, Thomas Munzer dont les discours radicaux inquiètent depuis longtemps Luther et les princes de l'Empire germanique.
    En quatorze chapitres serrés, Maurice Pianzola retrace le destin de ce personnage marquant de l'histoire allemande qui se dresse contre les puissants de son temps en remettant au centre le premier message évangélique : la simplicité.
    Omnia sunt communia - Toutes choses sont communes et chacun devrait recevoir selon ses besoins. Autant de devises répétées par Munzer durant l'ultime interrogatoire mené sous la torture avant sa décapitation.
    Comme le souligne Raoul Vaneigem, «Pianzola part à la découverte d'hommes qui a travers leur création se cherchent. [...] Il perçoit plus qu'un simple élan de sympathie dans le ralliement secret ou déclaré de Dürer, Cranach, Holbstein, Grünewald, les frères Beham, Urs Graf, Ratgeb, Riemenschneider, au parti paysans incendiant les châteaux de l'oppression et revendiquant une société où la destinée de l'homme ne se réduise plus à l'état bestial de la proie et du prédateur, de l'exploitateur et de l'exploité. Ce qui les anime, c'est le sentiment que, créée dans une générosité qui a soif de perfection, la peinteure ou la sculpture n'est que l'esquisse d'une création de soi plus exigeante encore et pour laquelle le monde entier doit être refaçonné».
    Dans son récit, Maurice Pianzola démontre l'existence d'une histoire souterraine de l'utopie révolutionnaire, dont l'expérience historique de Thomas Munzer et de « la guerre des paysans » constitue une des manifestations les plus remarquables.
    Quelques années après l'écrasement de la révolution spartkiste le philosophe allemand Ernst Bloch (1885-1977) publiait en 1921 son livre Thomas Münzer als Theologe der Revolution. La traduction de cet ouvrage, initialement paru chez Gallimard vient de ressortir aux éditions Les Prairies ordinaires. Pouvant s'adresser à un lectorat plus large, notre projet éditorial dépasse la théorie politique en éclairant d'un point vue humaniste cette période historique.

  • Les deux bouts

    Henri Calet

    En 1953, on commande à Henri Calet une série de reportages sur des gens de condition modeste vivant à Paris ou sa proche banlieue. Réunie sous le titre Un sur cinq millions, cette galerie de portraits hauts en couleurs paraît dans Le Parisien Libéré de mai à juin 1953.
    Henri Calet donne notamment la parole à un chauffeur de taxi, à une femme de ménage, un concierge, un ouvrier spécialisé... Cette série de rencontres agit comme une série de petites nouvelles. Elles sont un témoignage d'une qualité exceptionnelle sur les conditions de vies des petites gens, sur la réalité et les transformations du travail dans le monde contemporain.
    Réunie sous le titre Les deux bouts, la série de reportages paraît en 1954 chez Gallimard, dans la collection « L'Air du Temps », dirigée par Pierre Lazareff. Cet ouvrage remarquable, qui n'a curieusement jamais été réédité depuis sa parution.

  • Dans Autour du cairn, Alexandre Chollier multiplie les points de vue. Il mêle analyse et références anthropologiques, philosophiques et sociologiques et propose un large éventail de références issues de ses recherches. Rythmé par les dessins de Marc De Bernardis - un ami peintre amoureux de montagne à l'origine de son intérêt pour le cairn, Autour du cairn convoque des lieux, des récits et des voix de poètes, d'anthropologues, de philosophes - pour faire entendre la « parole des pierres ». Édouard Glissant, Jean Giono, Maurice Chappaz ou Roger Caillois sont invités à nourrir cette réflexion. Mais aussi Nicolas Bouvier, qui écrivait : « Je ne pars jamais des mots pour aller aux choses, toujours l'inverse. » Si la figure du cairn se fait à l'occasion silhouette, ses noms ne manquent pas d'indiquer l'essentiel et de dessiner un monde où l'humain et le non-humain deviennent solidaires l'un de l'autre. Des noms dès lors à la présence vive :
    Galgal, clapier, montjoie, monticule, murger, tumulus, castelet, champignon, garof, segnavia, ometto, uomo di sasso, mound, Steinmann, Steinberg, Steinpyramide, Wegweiser, radjma, kerkour, kalacha, nishan, chaps, chorten, stûpa, laptse, obo, apacheta, innunguaq, inuksuk...
    Dans le cairn rien n'est isolé, ni mot, ni chose, ni être, ni lieu. Indicateur d'une géographie concrète, le cairn dit le monde tel qu'il est.
    Dans l'Himalaya, les Alpes et en Laponie, sur les sentiers des anciens pays celtes et chez les Indiens d'Amérique, il indique une frontière, borne le chemin, marque le passage d'un col, une tombe ou un lieu de chasse. Les passants - bergers, nomades, randonneurs ou voyageurs - y ajoutent une pierre, prenant le risque de l'écroulement ; oeuvre collective en constante transformation, le cairn résiste au passage du temps justement parce qu'il est fragile, toujours changeant et reconstruit.

  • Tout tient tout Nouv.

    Tout tient tout

    Isabelle Sbrissa

    Tout tient tout est un projet poétique né dans une difficile période de déracinement.
    Du quotidien troublé ne restent pourtant que des allusions, comme si le poème avait pu s'abstraire pour conserver la confiance dans l'inéluctable justesse de la transformation intérieure.
    Ce recueil juxtapose deux formes apparemment opposées : le poème désarticulé « vertical » qui scinde les mots en syllabes et fait jaillir des sens multiples ; et le poème en prose « horizontal », flux de langue non ponctuée, qui rend le texte insécable et peut être lu à la fois de droite à gauche et de gauche à droite. La coexistence de ces deux formes n'est autre que la représentation antagoniste de notre rapport au monde et à la vie.

  • Drapeaux droits

    Benoît Caudoux

    Le recueil tient, d'abord, par l'unité d'une norme typographique attendue : la justification à gauche. Ainsi posée en titre, néanmoins, l'expression Drapeaux droits annonce plus que le simple alignement caractéristique des compositions métriques traditionnelles : elle indique une attention particulière portée à la dimension visuelle des poèmes, laissant imaginer que chacun d'eux est, en quelque sorte, un drapeau.
    Le poème se donnerait ainsi à voir comme une construction minimale, tout à la fois objet, image et signe, puisque le mot drapeau désigne à la fois l'image et son support.
    Image on ne peut plus flottante, réduite au minimum de sa matérialité, mais dressée, érigée et fixée pour marquer, orienter un espace, une chose ou une personne en lui surimposant un signe, double idéal ancré dans la réalité sensible qui doit lui correspondre.

  • Dans cette suite de promenades-récits on suit Daniel de Roulet à travers une Suisse arpentée d'abord d'ouest en est, puis du nord au sud. Le protocole est simple : sur treize randonnées d'abord, aller de Genève à Rorschach dans le canton de Saint- Gall. Puis sur seize autres, aller de Porrentruy dans le Jura suisse, à Chiasso dans le Tessin. Pour chaque tronçon effectué, s'accompagner d'un écrivain, poète ou autre figure marquante liée, d'une façon ou d'une autre, aux endroits traversés.
    On retrouve Tolstoï, Lénine, Paracelse, Goethe ou encore Rimbaud, mais aussi, évidemment, plusieurs classiques de la littérature suisse, d'Annemarie Schwarzenbach à Ramuz, en passant par Walser, Max Frisch, Agota Kristof ou Dürrenmatt.
    Traversée de la Suisse géographique, certes, mais aussi intellectuelle, une «Suisse de travers» aperçue par la multiplicité des regards posés sur elle. Les promenades de Daniel de Roulet, tissées des citations des auteurs emportés, sont aussi des descriptions « en temps réel » des chemins empruntés, des vues qui s'offrent au marcheur, de la qualité des terrains empruntés... et sont souvent agrémentées du récit de quelque fait historique marquant.
    Itinéraires de marche, itinéraires de pensée. Comme une sorte de guide atypique et littéraire de la Suisse, les vingt-neuf textes-étapes de Daniel de Roulet nous invitent dans une Suisse inédite, celle du marcheur contemporain qui, fort de ses propres réflexions, s'accompagne d'autres penseurs pour avancer - physiquement et autant que littérairement.

  • Le recueil Les Alpes nous projette à la suite du géographe et de ses amis en plein coeur de l'Europe, dans ce que Reclus considérait comme sa colonne vertébrale.
    Un espace pétrit d'échanges, appelant les liens, nourrissant le mouvement ;
    Dans les faits faisant de la montagne et de ses alentours un monde ouvert. Si par ailleurs la « frontière » demeure, elle permet à de nouvelles formes de liberté et d'autonomie d'exister.
    Élisée Reclus entretint tout au long de sa vie un rapport intime avec les grandes Alpes, que ce soit lors de ses nombreuses excursions, préalable indispensable pour l'écriture de guides de voyage touristiques Joanne, ou lors de son long exil en Suisse. Il disait qu'une existence est incomplète, lorsqu'il lui manque la joie d'un voyage dans Les Alpes.
    Qui aime vraiment un lieu, un espace, sait qu'il s'agit d'en conserver et d'en augmenter la beauté. Élisée Reclus décrit le monde alpin avec force et conviction.
    Pour nous accompagner dans cette découverte sensible, deux proches de Reclus : l'anarchiste James Guillaume (1844-1916) et le cartographe Charles Perron (1837-1909).

  • Entre investigation linguistique, aventure anthropologique, récit de voyage et roman picaresque, dans le tourbillon hallucinatoire des temps de la réminiscence, Indiens en bleu de travail interroge et réactive l'idée de pouvoir : pouvoir évocateur des mots et de la parole, qui ressuscite une réalité disparue, pouvoir coercitif du langage et du chant, qui guérit, contraint et empoisonne. Pouvoir porté par le franchissement : ceux qui étaient morts sont vivants, le sujet s'ouvre à l'infini. Indiens en bleu de travail est aussi le constat d'un échec et d'une occultation programmée : « les Indiens ont disparu, il n'y a plus de chant à enregistrer ». Publié en 1949 sous l'impulsion de Fred Morgan dans le Hudson Review, Indiens en bleu de travail est largement apprécié et, par la suite, distribué par Carl Salomon, alors éditeur chez A.A Wayne. De Angulo maitrisant plus de 17 langues amérindiennes, souvent obscures et rares, témoigne entre autres avec ce livre, plus que d'une simple culture et d'un paysage, mais de tout un pan de l'Histoire humaine, mythique autant que mystique.

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