Arts et spectacles

  • L'art et la vie de Gérard Garouste sont peuplés de fantômes et de hantises. L'artiste livre ici, sans aucun fard, tous les tourments intimes qui ont façonné son parcours : la violence et l'antisémitisme de son père, la dyslexie, l'échec, la folie, la dépression, l'incompréhension.

    Nous entraînant au coeur des rouages de la création, cet entretien révèle un personnage à la franchise déconcertante, teintée d'humour et de tendresse. Garouste y décrit toutes les étapes de son art et les chocs heureux qui l'ont conduit à des choix décisifs. Autodidacte initié tout d'abord par l'art brut pratiqué par son oncle, réfractaire à l'enseignement des Beaux-Arts, il a emprunté une voie singulière, souvent à contre-courant. L'artiste désigne ses maîtres : Duchamp, en qui il découvre une radicalité indépassable, le Tintoret, le Greco, Zurbarán, Manet, De Chirico...

    Témoignant de ses découvertes et de ses engagements, il évoque aussi sa passion pour l'étude talmudique, sa conversion au judaïsme, ainsi que la création de La Source, association artistique dédiée aux enfants défavorisés.

  • Rien n'est plus grave que l'acte photographique. Pour un écrivain, s'y livrer c'est signer chaque fois un « départ d'orgueil ». C'est aussi abandonner à tout bout de champ les simulacres et les stratégies, échapper à la contrainte des persuasions, à la subtilité obligatoire des enchaînements. J'ajouterais même : au savoir-faire, si je n'étais sûr du contraire, sûr qu'il s'agit là d'un leurre qu'on rajoute tous les jours au débat sous une forme différente. Tout gain de liberté (et chaque instantané photographique en gagne) va de pair avec une augmentation de savoir-faire. C'est ça qui fait le style. Et c'est le vertige éprouvé à leur course commune, au sursaut qu'ils font sur l'abîme, qui définit bien sûr cet art.

    /> D'où l'importance accordée tout au long de ce livre ? par le biais d'approches voulues aussi diversifiées que le sont l'essai, l'interview, la fiction, le journal intime, ou encore une série de photos commentées comme autant de schémas pensifs ? à la prise photographique elle-même, moment de sensation éperdue qui dit textuellement ceci : toute photo est une intelligence qu'épuise une lumière.

    Les lucioles disparaissent peu à peu, cantonnées dans quelques réduits occasionnels de la nature. Mais tandis que ces charmants animaux à la lumière se font rares, nous autres photophores prenons le relais. La fabrication des photos ne laisse rien dans l'ombre, et surtout pas l'instant de folie pure qu'abrite le déclenchement de la photo.

    Devant la gravité de telles certitudes, l'écrivain que je suis est renvoyé à la solitude, à l'angoisse, à la pénombre de sa durée. Mais à la beauté aussi, circulant entres elles et lui, qui valait bien le voyage.

    Chaque photo répète la phrase de Proust : « Nous disions : après, la mort, après, la maladie, après, la laideur, après, l'avanie ».

    On verra bien.

    Denis Roche.

  • Les fantasmes qui nous hantent n'attendent pas pour conduire nos actions que nous y consentions.

    Ils n'attendent pas après le langage (qui n'envahit la tête que vingt-sept mois après notre conception, que dix-huit mois après notre naissance, qui nous quitte chaque nuit, avant de nous abandonner complètement dans la mort).

    Les fantasmes déterminent les jours, les rencontres, les heures, les gestes. Ils les contraignent. Ils présagent en silence. Ils s'imposent à nos mains, à nos voix tout à coup. Les nuits s'imposent à nos jours.

    P. Quignard

  • Depuis longtemps, Jean-Christophe Bailly s'intéresse à la ville. Il s'y promène, y rêve, l'observe et l'analyse. Il en a le souci, et le désir. L'avenir de la cité lui importe. L'ensemble des textes ici réunis en un parcours chronologique vont de l'approche théorique - définition, par exemple, de ce qu'est une " phrase urbaine ", ou un phrasé, ou encore tentative d'élucidation de ce que l'auteur appelle " le mystère de la tonalité locale " - à des considérations plus concrètes, notamment sur la politique de la ville et la question des banlieues. Mais sans que jamais ne soit abandonnée une approche plus sensible faisant la part belle à la promenade comme méthode, soit cela même à quoi les lecteurs du Dépaysement ont été familiarisés.
    Au long des chapitres, ce n'est pas une image donnée une fois pour toutes de la ville qui se dégage : défini comme un devenir illimité, aux bords de plus en plus imprécis, le phénomène urbain est abordé comme un énorme puzzle dont toutes les pièces ne coïncident pas toujours forcément entre elles, ne serait-ce qu'à cause de l'écart et de la séparation entre les " pièces montées " de l'architecture et le buissonnement bricolé de la ville s'inventant et se réécrivant sans fin.

  • Le 21 octobre 1967, Marc Riboud se trouve à la grande manifestation contre la guerre du Vietnam à Washington. L'une de ses photos, La Jeune Fille à la fleur, va faire le tour du monde, devenant un symbole de la non-violence. On en découvre ici l'histoire et les coulisses, grâce au regard de Philippe Séclier, nourri d'archives et d'entretiens avec le photographe disparu en 2016. Jan Rose Kasmir, la jeune fille à la fleur, signe la postface.

  • Le cinéma est intrinsèquement lié au partage dans la communauté éphémère et aléatoire des salles obscures. Serge Toubiana le sait mieux que quiconque, pour avoir dirigé Les Cahiers du Cinéma et plus tard la Cinémathèque française. De cette vie consacrée entièrement au 7e art, il retient ici quelques rencontres particulièrement importantes, dans des portraits de cinéastes, d'actrices et d'acteurs qui sont autant de coups de coeur. Dès lors, les souvenirs du lecteur se réveillent ou sa curiosité s'anime, pris qu'il est d'un irrésistible désir de voir ou revoir les nombreux films évoqués avec enthousiasme et érudition. Ces exercices d'admiration, fondés sur la générosité, suscitent un formidable appétit d'images.

  • « C'est un portrait mais aussi une promenade, à certains égards une promenade sentimentale, et l'évocation du paysage mental d'un homme d'un autre siècle. (.) Une promenade en deux moments historiques que sépare la Seconde Guerre mondiale. » Ainsi François Chaslin qualifie-t-il son livre consacré à Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier.
    La première partie du livre (« Corbeau ») envisage les débuts de celui qui deviendra l'architecte le plus célèbre du vingtième siècle : de sa naissance suisse en 1887 à La Chaux-de-Fonds, à quelques rues et quelques jours de Frédéric Sauser, futur Blaise Cendrars, à ses tentatives avortées de devenir l'architecte du régime de Vichy. « Le Corbusier était-il fasciste ? » Le livre entreprend, avec une minutie extrême, une information historique impeccable, examinant une grande abondance de documents, de répondre à cette question explosive. Fasciste, sans doute pas, mais homme d'ordre assurément, et lié à tout ce que la France d'avant-guerre compte de cénacles d'extrême droite. On peut gager que ces conclusions, pour nuancées qu'elles soient, feront débat.
    Le Corbusier deviendra pourtant, paradoxalement, la figure emblématique de la Reconstruction. C'est cet autre versant de sa carrière que s'attache à retracer la seconde partie du livre (« Fada »), avec l'examen systématique de l'histoire de la Cité radieuse de Marseille (dite par ses détracteurs « Maison du fada ») et de ses trois répliques (Rezé-les-Nantes, Firminy, Briey). On est replongé dans les polémiques furieuses que suscita cette « machine à habiter » que son créateur, qui ne pêcha jamais par excès de modestie, présentait comme « une des grandes oeuvres de l'histoire ».

  • Une déclaration d'amour à la radio, par le créateur des Nuits magnétiques qui a un auditoire très captif. Une sorte de confession qui est aussi une réflexion sur l'art radiophonique, autant fait de silences que de paroles.
    Ce livre rassemble, sous différentes formes, des récits sur la radio. Il n'est cependant ni un manuel technique, ni un essai socio-historique, ni un traité théorique et encore moins des mémoires ou un pamphlet sur ce moyen de communication.


    Il n'est pas davantage une fiction, comme l'était L'intervieweur, publié par l'auteur en 2002.


    Il veut être le récit sentimental d'une pratique à haute tension, commencée en 1978, sur France Culture, avec la création des Nuits magnétiques, poursuivie par la suite avec d'autres émissions, notamment Surpris par la nuit et Du jour au lendemain - un entretien quotidien avec un écrivain, encore à l'antenne actuellement.


    Alain Veinstein retrace le périple qui l'a conduit au micro grâce à de multiples hasards et malgré ce qu'il appelle son « passé de silence ».
    Il dit cette sorte de « sauvagerie » qui n'a cessé de l'inspirer dans ses différents projets radiophoniques ; la passion aussi, qui lui a permis d'aller de l'avant, dans cette voie toujours plus intense, mais toujours plus étroite que traversent des élans contradictoires : la volonté de se taire et l'obligation de parler.


    Radio sauvage tente enfin de faire partager l'expérience singulière de l'interview, entre écoute, parole et silence, en invitant le lecteur au plus près du micro.

  • La dénivelée, c'est d'abord la rupture de niveau qui a résulté de l'irruption de la photographie et de son rejeton, le cinéma, dans le champ des pratiques artistiques. Rupture dans l'ordre des discours : impossible de parler de l'«art» et de ce qu'on dit être son histoire sans prendre en compte, dans ce qu'elle a encore et toujours d'irréductible, l'intrusion de cette forme mécanique autant que chimique, et bientôt industrielle, de production d'images, sinon de mimêsis, ou de représentation. Mais rupture, aussi bien, au registre des pratiques elles-mêmes, dont on ne saurait feindre plus longtemps qu'elles soient jamais de plain-pied.
    Cette différence de niveau, et la pente qui en résulte, ne vont pas à leur tour sans effets énergétiques. Le cinéma n'a pas plus supplanté la photographie que la photographie ne se sera substituée à la peinture. Il en naît une dynamique nouvelle qui s'éclaire d'une visée moins historique qu'analytique.

  • L'écrivain Jean-Christophe Bailly et le photographe Éric Poitevin se sont rencontrés lors d'une résidence au centre d'art Le Vent des forêts, installé dans les bois de la Meuse depuis une dizaine d'années. On connaît l'intérêt particulier que porte Jean-Christophe Bailly au monde animal, mais nous connaissions moins le travail photographique d'Éric Poitevin qui se trouve être en résonance directe avec les réflexions du philosophe. De leur rencontre dans les forêts lorraines est né ce beau-livre en couleur. Un texte introductif de Jean-Christophe Bailly sur les oiseaux vivants prépare au travail photographique qui suit : 41 natures mortes aux oiseaux.

  • Au terme d'une carrière marquée par une vingtaine de films dont quelques uns sont devenus mythiques (La Salamandre, Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000, Dans la ville blanche), Alain Tanner offre des réflexions sur son expérience, mais plus généralement sur le cinéma et son évolution dans les quarante dernières années. Il le fait sous la forme d'un abécédaire, avec distance et humour, mais aussi porté par l'énergie d'un créateur engagé qui a toujours misé avant tout sur l'intelligence du spectateur.
    Alain Tanner livre un matériau autobiographique (ses origines, ses voyages, les lieux où il a tourné), il réfléchit à son rapport au monde, aux lieux, aux acteurs, à la façon dont un film résiste à toutes sortes de déterminations extérieures, où le cinéaste est en équilibre fragile mais obstiné sur la corde d'une aventure à chaque fois unique. Nourri par Brecht, constamment soucieux d'une conscience de son art, il évoque aussi la technique du cinéma, la caméra, l'écriture du scénario, les personnages, le plan-séquence, la voix, la langue, le montage. Il en ressort une vision à la fois politique et morale d'un créateur qui ne s'est jamais résolu au divertissement, mais qui rappelle qu'au moment de tourner, il faut oublier la théorie pour se livrer à l'instinct. L'Abécédaire est suivi d'une analyse de l'oeuvre de Tanner et d'une filmographie commentée, par Frédéric Bas, jeune critique des Cahiers du cinéma et de France Culture.

    En quelques mots : Les réflexions personnelles, percutantes et souvent très éclairantes d'un vieux briscard du cinéma d'auteur, qui croit en son art dès lors qu'il ne se réduit pas à une stricte entreprise commerciale. Il y a à la fois de la nostalgie, et un appel à l'espoir. Un acte modeste de résistance à la bêtise qui gagne du terrain.

    L'auteur : Alain Tanner est né en 1929 à Genève. Son premier long-métrage, Charles mort ou vif en 1969, est un grand succès critique et remporte le Léopard d'Or au festival international du film de Locarno. La Salamandre, son deuxième film, lui offre une reconnaissance internationale. Considéré comme le porte-drapeau du "nouveau cinéma suisse", Alain Tanner réalise des films engagés, souvent récompensés internationalement.

  • Demandez le programme ! " Notre aimable clientèle peut en toute confiance fréquenter cette salle où ne sont jamais projetés de films susceptibles de la choquer.
    " La promesse est incluse dans le prix du billet. Et pourtant, cinéphiles, méfiez-vous ! Chaque soir, " le visiteur de minuit " revient brouiller dans votre tête son jeu d'images. Du haut-de-forme d'un danseur au melon d'un certain Charlie, des jupons d'une ingénue au fourreau de Gilda, d'un duo de Casablanca à un duel dans l'Ouest américain, tout " ça doit vous rappeler quelque chose ". L'" effondrement des frontières " entre les genres a certes " quelque chose de corrompu, peut-être de dangereux, mais c'est également une libération qui accroît de façon exponentielle "notre" cinémathèque ".
    Dans la salle désertée où le projectionniste superpose les rubans de celluloïd, la rébellion gronde " entre les cadres ". Accompagnant les ébats érotiques de l'" espace masculin " et du " temps féminin ", notre mémoire-musée rejoue avec ces bouts de pellicule et les pyrotechnies d'une fiction savante la grande scène triangulaire des boulevards. " Le fantôme du cinéma " vous convie à des projections privées dont nul magnétoscope ne permet de rêver.
    Palais du cinéma, palais des glaces, palais des horreurs... Demandez le programme ! C. B. et M. C.

  • En février 2005, j'ai proposé à Christian Boltanski de composer une autobiographie sous forme de « confession » dictée. Nous nous sommes rencontrés presque chaque semaine durant un an, pour de longs entretiens enregistrés. Ces séances, que Christian Boltanski a rapidement comparées à une psychanalyse, étaient basées sur une règle du jeu précise : raconter sa vie comme son oeuvre, et éviter toute modification ou censure de la parole livrée.


    A jour de parution de ce livre, Christian Boltanski n'a lu ni les transcriptions de nos rencontres, ni le manuscrit que j'ai mis en forme de la façon la plus littérale possible. Je n'ai rien écrit personnellement de ce livre, mais le contenu m'en est entièrement imputable.

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    Catherine Grenier

  • Pendant vingt-neuf ans, Alain Veinstein s'est entretenu, chaque soir de la semaine, avec un auteur de l'actualité littéraire, notoire ou discret, dans une ambiance nocturne. L'émission s'appelait Du jour au lendemain. Par décision de la direction de France Culture, elle devait s'arrêter début juillet 2014, pour toujours. C'était donc le moment d'un adieu, sobre, précis, solennel comme il se doit. Un adieu singulier, à la première personne, sans autre invité que l'auditeur devant son poste. Un texte d'homme de radio et plus encore, un texte d'écrivain.Par une initiative intempestive, cette émission a été déprogrammée à la dernière minute par la direction de la station. Autant dire qu'elle a été censurée. Pour que le dernier mot ne revienne pas au silence et qu'il s'inscrive dans notre mémoire, il a été décidé de publier le texte d'Alain Veinstein dans la collection qui édite son oeuvre aux Éditions du Seuil, « Fiction & Cie », plus que jamais terre d'accueil.

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