• C'était le temps où les avions de chasse n'avaient pas le nez pointu. Ils n'emportaient pas de missiles, ils ne disposaient pas d'ordinateurs, ils n'utilisaient pas de GPS et ils n'étaient pas équipés de radar ou de contre-mesures. Tout reposait sur l'oeil acéré du pilote et sur sa capacité à estimer les temps, les vitesses, les distances et les angles. Et d'imaginer des trajectoires : la sienne, celles des équipiers et celles de l'adversaire. Ce n'était pas une science, c'était un Art. C'était le temps des mêlées, des duels, des grandes empoignades. Avec un matériel moderne, on y retrouvait l'esprit des grands tournois du Moyen Âge et l'esprit de chevalerie qui allait avec.

  • Un pilote de chasse, ce n'est pas seulement un robot chargé d'appliquer des procédures, d'estimer des distances, des vitesses, et de manoeuvrer pour se mettre en position de tir. C'est aussi un homme avec ses joies, ses douleurs, sa peur ou sa colère. Il lui arrive aussi d'être frappé en vol. Il meurt et il reste éternellement jeune. Ses camarades l'enterrent selon un cérémonial que la fréquence de l'évènement avait, à une certaine époque, rendu très précis. Avec les premiers réacteurs, la guerre d'Indochine et la guerre d'Algérie, l'Armée de l'air a payé un lourd tribut.

    Les morts ne s'en vont jamais seuls. Chaque fois que l'on perd un être cher il emporte avec lui une partie de nous-même. On meurt chaque fois un peu avec celui que l'on aime. Et de leur côté, ils survivent un peu tant que l'on se souvient d'eux.

    Je suis maintenant un vieil homme. La mort a changé de style. Autrefois elle frappait des hommes jeunes. C'était rapide et brutal. Maintenant elle attend patiemment. Je ne la vois pas avancer mais je l'aperçois qui chemine. Elle n'est pas pressée. Moi non plus. Mais elle va forcément gagner. Et avec moi disparaîtra le souvenir des copains. C'est pour que ce souvenir dure un peu, un tout petit peu, que j'ai écrit ce livre.

  • L'Armée de l'Air n'a pas toujours été cette remarquable mécanique qui met en oeuvre l'arme nucléaire, qui a fourni à la France ses premiers astronautes et qui a assuré, dans la plus grande discrétion plus de quarante interventions extérieures en cinquante ans. L'Armée de l'air de grand papa était beaucoup moins rigoureuse, moins respectueuse des procédures et certainement moins efficace mais elle était extrêmement pittoresque. On y buvait, on y racontait, et on y exécutait aussi de grands coups. Elle avait conservé de ses origines plébéiennes une liberté de ton et d'allures inconnus dans les autres armées. Et on y rencontrait des personnalités exceptionnelles et quelquefois excessives qui donnaient à la vie quotidienne un relief étonnant.

    «Je suis un vieil homme. J'ai connu cette Armée pittoresque. Nous y étions mal payés. Nous manquions de tout. Nous logions chez l'habitant, dans des gourbis où les cabinets se trouvaient au fond du jardin. Et on s'y tuait beaucoup aussi. Mais nous étions heureux. Parce que c'était un métier formidable et qu'il y avait les copains.» - J-P. Salini

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